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June East

Chambre 17

De surprise en surprise...

Un dernier coup de rouge sur mes lèvres et je filai rejoindre Jeanne Lalochère sur le parking. J’avais profité de l’entendre préparer un déplacement à Bourg pour m’incruster dans l’espoir de dénicher là-bas de quoi faire une surprise à Éric. Quand je la vis dans ce pantalon noir coupe ample cintrée à la taille avec le chemisier de dentelles à fleurs que je lui avais offert à mon retour, je ne regrettais pas de m’être pomponnée (pour elle ?). Je me souvenais lui avoir trouvé un air de Natalie Portman à l’époque. Comme je m’étais trompée, elle était bien plus belle. Unique. Sans mon coup de foudre pour Javot (tiens, j’ai écrit « coup de foudre », bon, je laisse), j’aurais probablement jeté mon dévolu sur elle…

Elle m’attendait comme prévu devant son Combi. Je ne pouvais m’empêcher de penser au van de Scooby-Doo à chaque fois que je l’apercevais. Le décalage entre la modernité de Jeanne avec son côté résolument femme battante et ultra-professionnelle à la tête d’une entreprise, et ce véhicule pour le moins vintage était à la fois saisissant et adorable. J’aime les gens à contrastes. Un tour de clé de contact et je souriais en nous imaginant telles Véra et Daphnée qui fileraient sur la route en laissant derrière elles, Fred, Sammy et le célèbre canidé danois à leur triste sort. Bye Boys !


Girls on the road ! J’ai été agréablement surprise qu’elle me donne du « Élisa ». Et bien Madame Lalochère, on baisse la garde ? En même temps, après bientôt deux mois dans son auberge, le contraire eût été flippant. Je sentais qu’il s’en fallait d’un rien pour qu’elle bascule du côté bonne copine de la Force. Il y avait peut-être moyen de donner un petit coup de pouce au destin. J’ai lâché les chiens en la renvoyant gentiment dans les cordes quand elle a commencé à parler boulot puis en prenant mes aises dans son combi, les pieds nickelés sur le tableau de bord. Un poil sans-gêne, mais efficace puisque les confidences n’ont pas tardé à pleuvoir. Je fus étonnée de découvrir qu’elle n’avait pas le béguin pour Henri comme j’avais présumé un temps, mais pour un certain Marco-le-mécano. Bien évidemment, la tentation était trop forte pour ne pas la taquiner à ce sujet à la première occasion. Victoire ! Elle était passée au tutoiement. De là, nous nous sommes toutes les deux lâchées. Sur nos personnalités, sur l’image que nous donnons (et celle qu’on nous renvoie), le tout entre deux rires sur nos hommes. Punaise, mais pourquoi avais-je tant tardé à me rapprocher d’elle ? On pourrait devenir aussi complices que Thelma et Louise (la fin tragique en moins, of course). Quel bonheur que de chanter de vieux hits ensemble à s’en déchirer les poumons.

And so I cry sometimes
When I’m lying in bed
Just to get it all out
What’s in my head
And I am feeling a little peculiar

And I say, hey hey hey hey
I said hey, what’s going on ?

Juste avant d’arriver à Bourg, elle m’avoua qu’en faisant ma chambre en juin, elle était tombée sur mon pleasure toy. Okay, la barrière ne s’était pas simplement fissurée, elle l’avait littéralement explosée. Puis elle avait comblé les douves et baissé le pont-levis. Je pris cela comme une invitation à entrer dans le château de son amitié. Je ne savais pas encore quel jour est son anniversaire, mais j’avais déjà une idée de cadeau !

À Bourg, Jeanne me donna quartier libre pour une heure trente. Bien plus qu’il ne m’en fallait. On aurait le temps de  se désaltérer en terrasse avant de repartir.


Une chemise blanche dans la vitrine d’une boutique nommée « Au Bonheur des Hommes » capta tout de suite mon attention. L’objet de ma quête avait été trouvé sans peine. Cette semaine allait marquer les deux mois tout pile où je m’étais glissée  il m’avait attirée  nous nous étions retrouvés dans son lit. Ça se fêtait ! Il allait probablement me taxer d’être midinette si j’expliquais la raison de ce présent. Il valait peut-être mieux prétexter que je le voyais se retenir de pester à chaque fois que je lui piquais ses fringues.  Et puis comme je finirai tôt ou tard par lui emprunter cette chemise, je me faisais aussi un cadeau à moi-même par la même occasion. Je me hâtai vers la caisse, il me tardait de retrouver ma copine.

En sortant de la boutique, je suis tombée nez à nez sur Pierre Niney ! La pochette bolduquée faillit m’échapper des mains.
— Pierre ?!
— Oh, June ! Bonjour. Heu… Vous allez bien ?
— Oui. Je ne pensais pas vous revoir dans la région ? Éric m’a dit que vous étiez parti à Ibiza.
— En effet. Heu… Mais je suis revenu… Heu… Je suis plus montagne que mer, je crois.
— Je vais te tutoyer, si tu permets, Pierre. Tu mens très mal !
— Curieux cette façon de dire « si tu permets » et de ne pas atten…
— Crache ta Valda !
Ah, ça, pour cracher sa Valda, il l’avait bien crachée. Et toute la boite avec ! Nous nous sommes installés à une table du café voisin pour qu’il me donne ses explications.

Le message qu’il avait laissé à Éric à la réception de l’auberge à propos des résultats du test de paternité ne s’appuyait sur rien. Juste quelques mots qu’il avait griffonnés alors qu’il n’avait même pas encore envoyé les prélèvements pour analyse. En réalité, il attendait d’avoir les bâtonnets de salive de Bernard, l’autre père potentiel, pour déposer le tout au labo en même temps. Histoire de ne pas s’infliger deux fois l’angoisse de poireauter après un verdict.

— Mais t’es complètement con ? Pourquoi t’as fait ça ?
— Je ne sais pas. La peur peut-être. Et puis, vous veniez de vous retrouver. Il m’a dit que c’était sérieux entre vous. Ce n’était pas le moment de foutre le bordel dans sa vie ?
— Et comme tu es revenu, je déduis que tu sais maintenant. Et que si tu n’es pas à Ibiza…
— Voilà… Faut que je trouve comment lui annoncer. Je suis un peu dans la merde là.
— Tu parles d’un scénario à la mords-moi-le-nœud. Y a pas de doute, tu es bien le fils de ton père !
— Jure-moi de ne rien lui dire.
— Tu te rends compte de ce que tu me demandes là ?
— Il doit l’apprendre de moi.
— Je ne peux rien te promettre. T’as une semaine. Et gaffeuse comme je suis, ça risque de sortir avant. Alors t’as intérêt à te bouger le cul.
— Merci.
— File-moi ton 06. Comme ça, je peux te retrouver si tu ne t’es pas pointé à la fin de l’ultimatum.


Girls on the road, le retour ! Jeanne m’attendait devant son combi. Finalement, une heure trente n’avait pas été de trop, j’arrivais pile à l’heure. Il me fallait maintenant déployer tous mes talents d’actrice pour ne rien laisser paraître de cette bombe qui venait de m’exploser au visage. Notre lien était peut-être un peu trop jeune pour une telle confidence. J’étais pourtant certaine qu’elle aurait trouvé les mots justes pour m’éclairer. Elle respirait la sagesse. C’est là que j’ai repensé à Ann-Kathrin, elle aussi m’aurait été d’un grand secours. Tiens, d’ailleurs, à ce propos…
— Tu me donnerais le 06 d’Ann-Kathrin ? La Comtesse Von Aalders. Tu vois qui ?
— Oui, très bien. Et pour en faire quoi ?
— Et bien, elle et Akikazi nous ont envoyé une carte postale de Lausanne, mais je n’ai aucun moyen de lui répondre.
— Je ne sais pas, c’est délicat. Respect de la vie privée, tout ça, tout ça. Tu comprends ? J’imagine que tu n’aimerais pas que je donne ton numéro à un client… Même si j’avais une forte sympathie pour ce client…
— Oh, s’il te plait, s’il te plait !, dis je en joignant les mains façon prière avec un regard de jeune chiot, petits gémissements canins inclus.
— Remballe ton artillerie lourde, ma cocotte, j’ai une gamine de dix ans, il y a longtemps que je suis vaccinée contre cette vieille ruse. Tu devrais avoir honte !, dit-elle amusée. Même Adèle a renoncé à ce subterfuge.
— Ça marche encore sur Javot !
— Oui, mais tu couches avec !
— Oh, s’il y a que ça…
Le combi résonna de nos rires. J’avais tellement besoin de cela. Elle poursuivit :
— En revanche, si tu veux, je peux la contacter et lui demander si elle consent à ce que je te donne son numéro.
— C’est déjà ça. Mais elle n’aura pas la surprise. C’est dommage.
— Qu’est-ce que vous avez tous à vouloir faire des surprises ? Et puis ce n’est pas un 06 qu’elle a, mais un +43 650… Bref. Changeons de sujet…
— Okay. T’as déjà eu un coup de cœur pour une femme ?
— Oh, mais ce n’est pas vrai, tu es terrible !, manqua-t-elle de s’étrangler de rire.
— Tu parles d’un scoop. Bon, t’es pas obligé de répondre, mais klaxonne une fois pour oui, deux fois pour non…
Ooooonk, fit le combi.
— Haaaaaan ! Jeaaaaaaanne !
— Et toi ?, dit-elle alors que le rouge ne lui avait pas encore quitté les joues.
— Pouêêêêêêêêêêt ! Et pas qu’un seul d’ailleurs…
Je remis l’autoradio en marche et nous reprîmes nos duos complices.

Un peu avant d’arriver, la voix d’Anne Sylvestre enchanta les haut-parleurs. Jeanne leva le pied de l’accélérateur, comme si elle voulait être certaine de pouvoir entendre le morceau jusqu’au bout. Elle fredonna respectueusement, à peine quelques décibels, se gardant bien de couvrir la divine musique. Je la regardai en silence, admirant la beauté de ce spectacle et découvris cette sublime chanson dans les meilleures conditions qui puissent être. Merci pour la tendresse <3.

Sur le parking de l’auberge, je me jetai à l’eau et lui posai la question qui me brulait les lèvres depuis que je l’avais retrouvée. Sa réponse fut directe et limpide : « Peut-on cacher un grave secret à l’autre dans un couple ? Si tu es seule à savoir, tu peux attendre le bon moment. Sinon, il risque de l’apprendre par autrui, et pourrait te reprocher d’avoir gardé le silence. Dans ce cas, il vaut peut-être mieux prendre les devants… À voir ta tête, ce n’est pas ce que tu espérais entendre. Je me trompe ?». Dans le mille, Jeanne, dans le mille.

J’avais commencé à l’aider à décharger le lourd colis du Combi quand Vernon arriva à la rescousse : « Laissez tomber, je m’en occupe. Et courez toutes les deux jusqu’à la véranda, croyez-moi sur parole, vous ne voudriez manquer ça pour rien au monde ! ».


Debout sur une chaise, Éric illuminait les lieux de tout son talent. Adèle et Nicolas l’imitaient joyeusement. Le remake javotien du Cercle de Poètes Disparus se tournait sous nos yeux. Un de mes films préférés. Oh Capitaine, mon Capitaine ! Je sentis les larmes d’émotion me monter. Je pris la main de Jeanne pour me retenir, juste au cas où il me serait venu la folle idée de me jeter aux pieds de Keating pour lui demander de m’épouser sur le champ. Heureusement, sa dernière tirade prit fin et la MasterClass s’acheva avant que je ne commette l’irréparable.

C’est alors que Nicolas, un gamin filiforme au look… heu… d’ado fit volte-face vers moi : « Ah ton mari nous a appris plein de trucs trop cool, tu peux m’apprendre à trouver mon style, comme Furious Jumper ? ». Éclater de rire sur la découverte de notre mariage me permit de gagner du temps sur le nom de cet acteur que je ne connaissais pas. Adèle eut pitié de moi :
— C’est un type qui fait des vidéos sur youtube. Regarde, je peux t’en montrer une sur ma tablette.
— Okay, merci, dis-je après trente secondes qui avait suffi à me donner la migraine. Alors, parler vite et fort, c’est un moyen dynamique de capter l’attention de ton audience. Mais je crains que ce soit rapidement lassant (et dangereux pour les épileptiques aussi). Ton énergie doit être canalisée. Tu dois apprendre à varier les intensités, ne pas jouer tout le temps sur la même note. Tu vois ? Créer des effets, un suspense, une attente.
— 👎👨‍🎤🎥🥰🤪🥰🤪
(regard paniqué vers Adèle)
— Il dit que pourtant ça marche pour Furious Jumper. Qu’il a des millions d’abonnés sur sa chaîne.
— Parce que cette énergie est devenue sa signature, sa marque de fabrique. Il faut que tu trouves la tienne. Le ton qui va bien avec ta personnalité et les images que tu présentes.
— 👩‍🎨🔧❓
— Il demande c’est quoi ta marque de fabrique à toi ?
Heureusement, Javot est intervenu pour me délivrer du grill de la Haute-Inquisition Adolescente : « La séduction, Nicolas, la séduction ! Est-ce que tu crois qu’un spectateur pourrait détourner son regard de ce joli minois ? De ces yeux de biche ? De cette bouche ? Heu… Nicolas, le visage, c’est plus haut, s’il te plait… ». Adèle fut prise d’un fou rire qui déclencha les nôtres.
—  🤵❤️👸😁
— Il dit qu’Éric est drôlement flatteur ou très amoureux !
Nous avons encore passé un petit moment à discuter ensemble de techniques de jeu, de rythme, de placement de la voix, de respiration et d’articulation.


Au dîner, enfin en tête à tête, nous sommes revenus sur ce cours magistral. Tant que je m’exprimais sur la scène de la véranda, je n’avais pas à revenir sur un autre sujet beaucoup plus délicat…
— Je ne suis vraiment pas douée avec les ados, tu as vu le désastre ?
— Oh, je crois que tu leur as appris des choses qui leur seront utiles. Le début a été un peu chaotique, je te l’accorde. Je ne te savais pas si nulle pour comprendre le langage des jeunes, blagua-t-il. Mais tu t’es bien rattrapée ensuite. Et puis les gamins, c’est comme pour tout, soit la compétence est naturelle, soit elle s’apprend. Ne t’inquiète pas.
Pourquoi devrais-je m’inquiéter ? Ce n’est pas comme si j’avais une horloge biologique qui me hurlait dans les oreilles.

Jeanne fit une apparition pendant le repas. Elle marcha jusqu’à notre table et me glissa un papier plié en deux.
— Mademoiselle East, le renseignement dont nous avons parlé, dit-elle avec une pointe de sourire.
— Je vous remercie, Madame Lalochère. Soyez certaine que j’en ferais bon usage, répondis-je avec un clin d’œil à défaut de pouvoir l’embrasser.
Et elle repartit. Elle avait écrit de sa plus belle plume : « AKvA +436509444128 ». Avait-elle demandé la permission à Ann-Kathrin ou avait-elle transgressé ses règles ? Aucune idée. Finalement, je préférais ne pas savoir. C’est bien de ne pas savoir parfois.
— Vous vous êtes bien amusés toutes les deux à Bourg-en-Bresse ?
— Oh, oui, tu n’as pas idée !
— C’est quoi ce papier qu’elle t’a donné ?
— Mais quel curieux ! Tiens, c’est cadeau.
Et je lui tendis la pochette contenant la chemise.


Tard dans la soirée, Javot écrivait, assis devant le guéridon du balcon et alternait entre le stylo, le cigare et le verre de whisky. Il n’y avait plus personne pour me faire la conversation et m’empêcher de tout déballer. J’étais sur le point d’imploser. J’avais besoin de respirer. « J’ai soif, je descends à la réception mendier une bouteille d’eau gazeuse ». Il ironisa comme quoi Lucien n’était peut-être pas la personne la plus indiquée pour satisfaire cette requête.

Il esquissa l’ébauche d’un sourire voyant que je m’étais plantée devant lui, ma tête entre les mains, les coudes sur son comptoir. Pauvre Lucien, deuxième fois que je cherchais un peu de réconfort auprès de lui. À sa place je maudirais ces gens qui ne viendraient me trouver qu’en période de crise. (Note à moi-même : Aller le voir un soir où tout ira bien). J’allais parler quand il me fit comprendre sans rien dire que les mots n’étaient pas indispensables. Échange de regards. Il se pinça les lèvres et inclina la tête avec une expression qui semblait confirmer « ouais, ça pue ton histoire ! ». Avait-il reçu le don de télépathie pour lire ainsi dans mes pensées. J’acquiesçai d’un soupir qui expliquait mon dilemme dans les moindres détails. Après quelques échanges de silences éloquents, il finit par hausser les épaules, me fit un clin d’œil et opina du chef. Oui. Il avait raison. Je pris congé en lui souhaitant une bonne nuit de la main. Devant la porte de l’ascenseur, j’ai mimé un baiser sur lequel j’ai soufflé pour qu’il lui parvienne. Il fit mine de l’attraper au vol et le rangea dans la poche intérieure de son veston. Entre les conseils de Jeanne et ceux de Lucien, je savais ce qu’il me restait à faire.

Éric était toujours sur le balcon. Je pris une chaise et une profonde inspiration.
— Je t’avais prévenu qu’il n’aurait pas de bouteille d’eau, plaisanta-t-il.
— Il faut qu’on parle. J’ai quelque chose à te dire.

 

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