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Paul Dindon

Chambre 20

In love with



Je ne suis pas sujet aux insomnies. Je suis plutôt marmotte. Quels que soient l’environnement, la qualité du matelas, le bruit ou les contrariétés, je dors. Le sommeil est un bien précieux qui ne m’a jamais fait défaut. Jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que les cafés avalés dans la soirée n’ont pas aidé. Ni ceux de la nuit. Foutu pour foutu, je sirote une énième dose de caféine, le regard oscillant entre les sapins caressés par un clair de lune intermittent et mon téléphone. Je reste sans réponse du beau barbu qui m’a fait chavirer au bal du 14 juillet. Je ne comprends pas. Il y a forcément une explication plausible et pas trop désagréable à entendre. On ne s’est rien promis, certes. Je ne peux pourtant m’empêcher de songer à la complicité immédiate qui s’est installée, à la chaleur de son étreinte, à ses yeux chocolat qui me racontaient un océan de possibles quand nous ne parlions pas, à la douce simplicité de nos échanges quand nous parlions. 6 heures du matin. J’improvise, j’enfile pantalon de jogging, t-shirt blanc fatigué orné d’un dindon déclarant fièrement « My name is Paul. Paul Dindon ! » – offert par Sylviane, toujours dans les bons coups pour les cadeaux personnalisés –, chaussettes, baskets et descends à la réception. Serviette sous le bras, je salue le veilleur qui finit courageusement sa nuit de labeur et me dirige vers le lac.

L’aube est paisible et l’immense étendue qui m’avale nu, le bain qui me lave de mes tourments. Je flotte, j’écarte les bras, je fais l’étoile. J’inspire, j’expire. L’eau est fraîche, étonnamment délicieuse. C’est le contraste entre l’air à 9 ou 10° et l’eau à 18, peut-être. J’inspire, j’expire.


— Je viens seulement de lire ton message. 48h sans téléphone, je t’expliquerai.

— (émoji monocle sur un œil et moue dubitative)

— (émojis voiture, deux chopes de bière qui s’entrechoquent, deux garçons qui se tiennent la main)

— ?

— Je passe te chercher à l’auberge à midi (tu es bien à l’auberge ?) et je t’emmène déjeuner, ok ?


Les douze coups de midi cognent dans mon cœur. Pas endimanché mais presque, je l’attends. Je déroule la conversation que je nous imagine tenir sur le chemin vers Pollox. C’est un scénario que ne renierait pas le magazine Nous Deux. Un roman-photos où deux hommes se font la cour, s’expliquent, font mine de se disputer, pour la forme, se rabibochent. Le plus jeune au volant de son Land Rover Defender, fenêtre baissée, barbe au vent, la main tantôt sur le levier de vitesse tantôt sur le genou du plus âgé.

J’en suis là de mes divagations – merci l’insomnie – quand Siegfried apparaît. La barbe a poussé, l’allure n’a pas changé. Je n’ai pas le temps de penser à comment l’accueillir, lui serrer la main – c’est idiot –, l’enlacer – la pudeur me l’interdit –, qu’il s’approche et pose ses lèvres sur les miennes.

— Viens, je vais te montrer un truc, me dit-il en me prenant par la main.

Je suis tout chose.

Dans la voiture, il me dit que je lui ai manqué, que j’aurais dû l’appeler, le prévenir de ma venue, pour qu’il s’organise. Il me remercie pour les fleurs. Je n’ai pourtant pas accompagné mes glaïeuls de mots doux, je pensais les lui remettre en main propre. Mais les autres fleurs ? Il ne m’a pas servi le « ça n’est pas du tout ce que tu crois, » entendu dans tant et tant de films. C’est une faveur pour un service rendu à une voisine, c’est tout. Il n’en fait pas plus cas. Je retrouve sa simplicité et ça me plaît. Peu avant l’entrée dans le village, il ralentit, ouvre ma fenêtre, me désigne un point dans le paysage. Je n’ai pas vu. Il soupire. Je ne comprends pas. Il fait le tour de la place. Les platanes n’ont pas bougé[1]. Il reprend la sortie de Pollox. L’air perplexe, je demande :

— Qu’est-ce que tu fabriques ?

En guise de réponse, un sourire taquin assorti d’un clin d’œil. Deux cents mètres plus loin, Siegfried stoppe le véhicule en pleine route. Il me montre un panneau publicitaire planté latéralement dans le décor de sorte qu’on ne peut le louper ni en entrant ni en sortant de Pollox. Sur l’affiche, un message et des cœurs sur les i : « In love with Paul Dindon. Siegfried »[2]

Un torrent d’émotions s’abat sur moi. La joie qu’aucun mot ne peut rétrécir. L’ivresse des grands sommets. Le grand huit. J’ai chaud, j’ai tellement chaud que je pourrais me consumer sur place. Et soudain, les larmes qui menacent d’embuer mon regard. Sous les yeux attendris de Siegfried, je bredouille un « me too » et fonds dans ses bras. Ce n’est pas un feu d’artifice en plein jour qui accueille nos retrouvailles mais pas loin, des coups de klaxon d’un tracteur qui nous dépasse. Sa conductrice nous fait coucou de la main. Un large sourire éclaire son visage. Elle s’écrie :

« L’amour est dans le pré ! »

Notes

[1] Très très librement inspiré par la Compagnie Créole

[2] inspiré par « in love with Jeanne »

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