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Côme de la Caterie

Chambre 9

La mauvaise réputation

Se lever pour ne rien faire… Ça pourrait être une certaine définition de mon bonheur…
Mais se donner des buts, même à court terme, c’est une façon de ne pas se momifier totalement. Je n’en suis pas à disserter sur la place que je laisserai dans ce monde. D’autres s’en chargeront pour moi. Pas forcément en bien d’ailleurs.
Si je quittais l’auberge aujourd’hui… Je laisserai l’image d’un mec déplaisant, imbu de lui-même, pédant, fat…
Tiens c’est marrant, si Molière avait créé un personnage me ressemblant il l’aurait qualifié de “fat”, un Trissotin montrant sa prétention de façon déplaisante et ridicule.
Shakespeare m’aurait décrit comme “fat”, avec ces bourrelets qui me tiennent compagnie comme des amis d’enfance.
Voilà, je suis un mec pitoyable dans mes deux langues préférées.

Ça va faire 3 semaines que je suis arrivé à l’auberge et je me suis fait la réputation d’un gros connard…
Il faut une vie entière pour atteindre la respectabilité, mais il suffit d’une seconde pour tuer une réputation.[1]
Ce ne sont certainement pas les quelques fleurs laissées sur la table, mardi, qui (re)feront de moi quelqu’un de fréquentable. Tant pis.
J’ai (presque) l’habitude…
Et par habitude (mais aussi par précaution) je me cache souvent et joue un Cyrano de pacotille qui déclame :

Eussiez-vous eu, d’ailleurs, I’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Je me décris moi-même comme un bibendum (pour les plus vieux), un cachalot (pour les naturalistes), un bouffon avec un gros boule pour les djeun’s, en clair un petit-gros, pour le tout venant… J’ai toujours fait comme ça, même à l’école primaire.
Comment ne pas me souvenir de ce jour où j’étais rentré en pleurs à la maison parce qu’on m’avait appelé bouboule.
Maman m’avait écouté. Elle m’avait séché les yeux et apaisé mes sanglots. Elle m’avait consolé comme savent le faire les mamans…
Et elle m’avait expliqué, à voix basse : La prochaine fois, tu diras “Ben oui je suis gros”, je le sais. Et alors ?” Alors que toi tu es idiot, tant que tu te taisais, on ne le savait pas… maintenant on sait !
Je n’ai jamais oublié ce conseil. Ni le regard de Maman. Ni la chaleur de ses bras qui me serraient un peu trop fort…

Alors maintenant, je prends les devants. J’attaque pour ne pas avoir à me défendre.
Quand j’avais 35 ans, chez Giat Industries, ça a contribué à me donner l’image d’un commercial impitoyable… A 38 ans, on m’a confié la responsabilité de coacher les équipes. Et puis à 40 ans, je suis devenu DRH.
Ou plutôt un DRI, un Directeur des Ressources Inhumain. Pendant 3 mois.
Je n’ai pas supporté longtemps d’être l’exécuteur des basses œuvres. Le salaud, le porte-flingue agissant à la place de ceux qui restaient confortablement assis dans leur fauteuil, protégés par les moquettes moelleuses de leurs bureaux climatisés.
Celui qui n’était pas un cost-killer mais un terminator à qui on demandait d’éliminer celles et ceux qui “nuisaient” à l’entreprise, parce qu’ils coûtaient cher… Trop cher…[2]
Oh, le regard de ce père de famille de 52 ans dans mon bureau à qui j’ai annoncé son licenciement, et qui a murmuré - sans que j’accepte de lui montrer que je l’avais entendu - Mais… ma femme est à l’hôpital, un cancer… je vais faire comment avec mes deux mômes si… ?
Ce regard me hante encore…
Un homme ne pleure pas. Ou s’il pleure, il le fait en cachette. Et lui n’a pas pu se cacher. Je crois qu’il m’en a voulu autant de l’annonce que je lui ai faite que de n’avoir pas pu cacher ses larmes devant moi. Il s’est senti humilié…
Je suis monté le soir même chez le directeur.
J’ai fait le job monsieur, mais si je peux me permettre on n’a pas licencié les bonnes personnes… D’après moi, il y a des gens qui coûtent bien plus cher à l’entreprise et qui rapportent moins… professionnellement et humainement !
En levant à peine les yeux de son ordinateur. Le reflet dans la fenêtre, derrière lui, montrait qu’il ne consultait pas les cours de la bourse… mais plutôt des dames fort peu vêtues et très joueuses, un casting de secrétaire je suppose… Ah bon ? Poursuivez… Qui ça ?
Vous, par exemple…
Il m’a regardé fixement, les mâchoires crispées devant l’affront. Avant qu’il n’ait eu le temps de dire un mot, j’ai enchainé : Je démissionne.
Dans la foulée j’ai quitté Roanne. Sans faire mon préavis et donc en abandonnant mon salaire du mois. Je ne pouvais pas risquer de croiser une de ces personnes que j’avais virées.
“Une mauvaise réputation est un fardeau, léger à soulever, lourd à porter, difficile à déposer.” [3]


A propos de réputation, il y a un nouveau client de l’hôtel qui doit avoir les reins solides pour assumer. Il est venu en bus, en car, en camping-car… en fait je ne sais pas comment il faut qualifier l’engin. Je l’ai entendu s’excuser platement pour avoir dévasté les plate-bandes et le gravier amoureusement griffé tous les matins par Henri, l’homme à tout faire de l’auberge.
Incapable de contrôler son bus-car-camping-car, son Priscilla
Parce qu’il a baptisé son engin “Priscilla”, comme dans le film.[4]
J’imagine facilement que la réaction d’Henri pourrait être sauvage…
En attendant, je ne sais pas s’il est de la trempe de Guy Pearce, mais ça promet.
Sinon, Priscilla-boy pourra toujours essayer de relooker ce client repérable de loin avec ses chemises fleuries ou papillonées. Un Magnum de bac-à-sable. Un peu m’as-tu-vu, le mec.
Presqu’envie de lui glisser Moi les magnums je les croque et je suce le bâton…
Mais je peux faire plus classe… “If you want me, just whistle. You know how to whistle, don’t you, Steve? You just put your lips together and blow…”[5]
Pas sûr qu’il apprécierait.
Et je ne cours pas assez vite pour m’y risquer !


Mardi, je suis allé en ville, il y avait l’initiation au tir à l’arc, et j’avais entendu ma jolie amazone, Hugo, proposer de faire une démonstration de son arc japonais. Le daiku je crois…
Je suis venu, je n’ai rien vu, j’ai été vaincu par l’adversité… Pas possible de se planquer derrière un arbre ou une voiture. Et la barrière des têtes devant moi…
Je veux bien me moquer de ma petite taille tout seul, mais il n’empêche que c’est pénible. L’auto-dérision ne fait pas apparaitre par magie les centimètres manquants.
Ni sur les sites de cul de rencontres, ni dans la vraie vie…

J’ai cependant entendu des tas de choses et en particulier l’invitation que la petite Adèle, la fille de la patronne de l’auberge, lançait à l’occasion de son prochain anniversaire.
Je n’irai pas, je ne crois pas, d’ailleurs, faire partie des invités potentiels : elle a invité tous les clients de l’auberge certes mais elle est copine avec Natacha, la serveuse… et je pense qu’elle n’a pas digéré l’histoire du pain…
Mais je peux lui faire un cadeau, discrètement…
A la maison de la presse j’avais vu, il y a deux jours, sur le présentoir des livres de poche, un livre qui a bercé mon enfance. Offert par Maman bien sûr. Qui l’avait lu quand elle était elle-même enfant.
Transmission de la mémoire…
Quels beaux souvenirs. Je relirai bien Le merveilleux voyage de Nils Holgersoson à travers la Suède.

Un petit garçon qui ne pense qu’à dormir, manger et jouer de mauvais tours. Il vit dans la ferme de ses parents. Il aime particulièrement persécuter les animaux, tels que les oies. Un dimanche où ses parents l’ont laissé seul à la maison, il rencontre un lutin qui, pour le punir de sa méchanceté, le rétrécit. Au même moment, un jars de la ferme décide d’accompagner un groupe d’oies sauvages dans leur voyage à travers la Suède. Dans sa tentative pour le retenir, Nils s’envole avec lui…
D’abord hargneux et méprisant, Nils se lie d’amitié avec le jars blanc et avec les oies sauvages, qu’il finit par protéger au péril de sa vie. Le garçon s’améliore ainsi peu à peu au fil du voyage. Nils prouve qu’il a compris la leçon que lui a donnée le lutin en lui jetant un sort, et la malédiction est levée. $$Merci Wikipedia pour le résumé !

Vous le voyez le parallèle du sale gosse qui va essayer de se refaire une réputation ?
“Il est presque toujours en notre pouvoir de rétablir notre réputation.” [6]
J’ai griffoné quelques mots sur la page de garde : Bon anniversaire Adèle ! 10 ans, c’est le début de plein de beaux voyages ! Côme

Le merveilleux voyage de Côme à travers le Jura pourrait-il enfin commencer ?

Ce matin, en allant prendre mon petit déjeuner (ah ces viennoiseries…), j’ai vu madame Lalochère à la réception. Je lui ai demandé de glisser mon cadeau au milieu des autres.
Seul le mouvement de ses sourcils a montré sa surprise, elle m’a cependant adressé un sourire chaleureux, pas seulement poli… Elle a pris le paquet et m’a remercié “pour Adèle“…

Je suis sorti, direction le lac, pour éviter la fête, Higelin dans les oreilles…[7]

Irradié, voyageur immobile,
Irradié, je suis le sage, le fou le débile.
Je suis du village l’idiot et j’entends les rumeurs de la ville.
Je suis celui qu’on veut, celui qu’on croit,
Celui qu’on voit danser sur les nuages en
Tirant des cordes de ma lyre des sons hallucinants
Qui font bondir les petits du tapir au fond des entonnoirs,
Les soirs où sur eux s’abattent fièvre et cauchemars.

Notes

[1] Carmen Posadas - Petites infamies

[2] Giat industries, 1996 : plan de suppression de 2 700 emplois (25 % des effectifs)

[3] Hésiode - Les travaux et les jours

[4] J’adore ce film !

[5] Ah Lauren Bacall dans Le Port De L’Angoisse… J’adore ce film !

[6] François de La Rochefoucauld

[7] Irradié - 1976 (J’adore cet album !)

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