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Lucien Durand

veilleur de nuit

Le côté vert de l'éponge

Une belle voiture, juil. 2020
Une belle voiture - Ivan Lammerant de Pixabay

Les parisiens, tous des fadas, comme dirait vous savez qui. Si vous ne savez pas, c’est que vous n’êtes pas très attentifs, et que je me décarcasse à écrire mes aventures et poser ici mes élucubrations avinées pour pas grand chose, ce dont d’ailleurs je me doutais un peu, mais j’apprécierais quand même que mes hypothétiques lecteurs fassent un effort. C’est de mon cousin du midi que je parle, enfin ! Celui qui a imaginé l’astuce de nos échanges de bottes, et bien d’autres, celui qui a toujours une expression imagée à sortir à tout propos, à croire qu’il les invente au fil de l’eau, le bougre, ce dont je commence à être persuadé, tant nombreuses et variées elles sont. Une expression pittoresque par situation, c’est mon cousin Dédé.

Donc les parisiens. Tout d’abord, n’imaginez pas que j’aie un quelconque grief contre les parisiens en particulier, mon Lulu est né à Paris dans le onzième arrondissement, à la Maternité des Bluets, celle de la CGT qui fut la première à promouvoir l’accouchement sans douleur, pas la CGT hein, la maternité. Et j’ai habité la capitale un bout de temps avant de me lancer, au cours des saisons, à la découverte de la France. Et d’autres pays, mais je vous en parlerai une autre fois. Non, je n’ai rien contre les habitants de cette ville, et mes reflexions valent tout autant pour les lyonnais, les bordelais, les toulousains, les lillois, bref tous les habitants des grandes villes et de leurs périphéries. Pour les marseillais, c’est un peu différent car là c’est la ville d’origine des fadas, mais ce n’est pas le sujet. Admettons donc que les marseillais sont à mettre dans le même sac.


D’abord il y a les queues : dès qu’il y en a une, le citadin s’y colle, persuadé que si elle existe, c’est qu’il y a quelque chose d’intéressant au bout, et qu’il n’y en aura pas pour tout le monde. Les queues et la foule, car les citadins se déplacent tous en même temps pour aller aux mêmes endroits. Si un lieu quelconque a un tant soit peu de succès touristique, au point de lui valoir un reportage à la télévision, vous pouvez parier que les citadins s’y précipiteront en masse. Et dans mes nombreuses années à faire des saisons dans des lieux souvent très touristiques, j’en ai rencontré beaucoup, des citadins, clients principaux des établissements qui leur permettent de venir goûter à ce qu’ils n’ont pas chez eux : de l’espace, ce qui rest relatif une fois qu’ils sont tous là, des milieux naturels, des paysages, et des habitants avec leurs nombreux accents amusants qui les regardent de haut mais veulent bien s’abaisser à leur prendre leurs économies, faut pas déconner non plus.

Ensuite il y a les bagnoles. Ah ! Les bagnoles, sans lesquelles un citadin ne serait pas tout à fait ce qu’il est. Il y a bien des bagnoles à la campagne ou dans les petites villes de province, mais elles n’ont pas la même utilité que dans les métropoles. Ce sont des véhicules, pour faire des trucs comme se déplacer ou transporter des objets. Mais pour un citadin, la bagnole c’est sacré, ça permet de faire la queue dans les bouchons toute l’année, et de partir en vacances dans les mêmes bouchons une fois l’an, avec les mêmes copains de galère. C’est aussi semble-t-il un objet de statut social, le type qui a une bagnole sale ou en mauvais état n’étant peut-être pas jugé digne de jouer dans l’embouteillage avec les autres, va savoir mon Lulu. En tout cas on l’évite comme la peste, et on le surveille au cas où il deviendrait fou et s’attaquerait aux autres modèles rutilants pour passer devant eux et gagner une place dans la course d’escargots qu’ils se livrent. On le laisse passer, d’ailleurs, mieux vaut être derrière un fou que devant.


À l’auberge, il y a pas mal de citadins, et ils sont nombreux à poser la même question au moment de la réservation : est-ce qu’il y a un parking et est-ce qu’il est gardé ? est-ce que ça craint pour ma bagnole (ou ma bécane s’ils sont motocyclistes) ? Parce que la bagnole ne doit être ni rayée, ni emboutie, ni même poussiéreuse. Alors on s’en préoccupe à l’avance, on la bichonne avant le départ, et on la surveille pendant les vacances. Bien plus que les gosses d’ailleurs. J’ai eu un client sur la Côte d’Azur qui m’a fait changer sa réservation pour avoir vue sur le parking, pas sur la mer, enfin si sur la mer mais à l’angle de l’hôtel pour voir aussi le parking, afin de pouvoir surveiller son bébé au cas où des voyous viendraient tenter de s’en emparer, c’est dire !

À la réception de l’auberge, donc, mêmes questions à l’arrivée, questions auxquelles je réponds inévitablement que la bagnole peut dormir dehors toute seule, même dans le noir, que ce n’est pas un enfant et qu’elle n’aura pas peur. Réaction souvent outrée du client, qui ne sait si je suis un peu demeuré ou si je me moque de lui, alors que j’essaie seulement de le rassurer, moi, c’est mon boulot. Et puis s’il est inquiet, il viendra me faire suer la nuit avec ses angoisses, à sortir et rentrer à tout bout de champ, y compris à l’heure du casse-croûte en sonnant à la porte. Alors je le rassure, ou j’essaie.

Et aussi il y a les insectes, les bestioles, qui sont comme chacun sait les ennemis jurés des bagnoles. Les moustiques et moucherons écrasés sur la calandre et les phares, les guêpes qui viennent nicher sous les essuie-glaces, les araignées qui tissent leur toile entre le rétroviseur et la portière, les mouches qui chient sur le capot, les chenilles qui tombent des arbres et laissent leurs traces gluantes un peu partout. Bref tout ce qui fait des taches sur une carrosserie.

Alors j’ai une astuce pour répondre aux questions mille fois posées par mes clients, qui s’enquièrent régulièrement de la meilleure façon de nettoyer ces souillures

- dites-moi Lucien, il y a pas mal d’insectes par ici, non ?

- oui, c’est la campagne, vous savez, et en été c’est assez normal

- ah oui, c’est magnifique la campagne, mais j’ai un petit problème, ce sont les taches que laissent toutes ces bestioles sur ma carrosserie

- oh, et vous voulez une astuce pour les enlever ?

- exactement Lucien, vous qui vous y connaissez, comment faites-vous ?

- avec une éponge

- oui, j’ai essayé, mais ça ne les décolle pas, même avec le produit à vaisselle…

- c’est normal, je parie que vous n’avez pas essayé avec le côté vert (hin hin) ?

- le côté…(gloups) vert ?

- oui ben le côté qui gratte, hein !

Grand silence, où le gars réfléchit à la suite, se demande encore une fois si je suis parfaitement con ou bien ? et me regarde alors dans les yeux. Et là je lui renvoie mon regard le plus innocent du monde, avec un petit sourire satisfait, et je passe à autre chose, faisant semblant d’avoir résolu le problème et retournant à mon bouquin.

Dans l’hôtellerie, mon Lulu, il ne faut pas être avare de conseils, et après ce genre de dialogue on retrouve généralement la paix, et pour longtemps !


Tiens, j’ai oublié de parler du client arrivé hier au soir en moto sous une averse, trempé il était, avec tous ses bagages, à me saloper le sol de la réception en laissant de grandes flaques, qu’il m’a fallu éponger ensuite, rapport à Dame Jeanne qui veut que tout soit nickel au petit matin. Mais il avait l’air si exténué que je n’ai pu le rembarrer, le pauvre, et je lui ai même offert un coup à boire, de ma réserve personnelle, pour le requinquer et l’aider à avaler son panier repas. On a discuté un brin, j’ai cru comprendre qu’il fait du cinéma mais je n’y connais rien et je ne l’ai pas reconnu, il avait l’air déçu mais c’était sans doute la fatigue. Et je l’ai même aidé à monter ses bagages.

Comme quoi je ne suis pas toujours aussi méchant que certains pourraient le croire.

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