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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Balances

Ça fait bien trois ou quatre minutes qu’Henri danse d’un pied sur l’autre dans le hall, enlevant sa casquette pour la plier avec soin et la ranger dans sa poche, puis la remettant illico sur sa tête et recommençant. Au bout d’un moment, il s’approche du comptoir de la réception et entreprend d’aligner bien proprement les différents prospectus et cartes postales qui s’y trouvent.

Je m’apprête à céder à l’impatience et à lui demander d’aller s’agiter ailleurs quand tout à trac, un peu trop fort, il lâche :

« Je lui ai dit seulement si vous êtes d’accord. Je lui ai bien dit. Moi je veux bien mais seulement si la petite patronne est d’accord.

– Vous avez dit ça à qui ? D’accord pour quoi ?

– Ben Adèle, pour aller à Bourg demain !

– Adèle vous a demandé de l’accompagner à Bourg ?

– Non, c’est la jeune demoiselle de Marseille qui m’a demandé. Enfin c’est Adèle qui m’a demandé pour la demoiselle et elle elle veut l’accompagner. Moi c’est mon jour de congé demain, je voulais aller à Bourg de toutes façons et Gaston veut bien me prêter sa Skoda, alors ça me dérange pas de rendre service. Mais pour la petite, je lui ai bien dit seulement si vous êtes d’accord. Elle m’a dit “Casse pas la tête, Henri”, mais je préfère demander, parce que les tours en barque, bon, c’est des petits tours et puis je m’éloigne pas trop du bord, mais Bourg, je suis pas très sûr, je préfère demander, des fois qu’elle n’y aurait plus pensé et qu’elle monte dans la voiture comme ça, demain matin, et que vous vous fassiez un sang d’encre en ne la voyant pas à midi et que vous imaginiez que j’étais d’accord pour pas vous demander. »

Il avale une grande goulée d’air et reprend aussitôt :

« Vous savez ce que c’est, les gosses des fois ils ont une idée dans la tête et puis une autre et une autre et encore une autre et ils oublient la première. C’est pas exprès, c’est l’envie qui prend le dessus et qui gomme les trucs auxquels on doit penser et qui pourraient aller contre. Même les adultes aussi, moi des fois ça m’arrive. Alors peut-être, sûrement qu’elle avait bien l’idée de demander mais qu’après elle a pensé à autre chose et je me suis dit que c’était mieux que je vous pose la question directement, pour être sûr.

– Vous avez bien fait, Henri, non elle ne m’en a pas parlé.

– Elle va sûrement le faire en rentrant de l’école tout à l’heure. Le matin, on se prépare le cartable, tout ça, c’est pas le bon moment. C’est une bonne petite.

– Sûrement oui, Henri. Mais je ne comprends toujours pas ce qu’elle veut aller faire à Bourg avec cette cliente. Je lui en parlerai ce soir mais vous vous savez peut-être ?

– C’est que la demoiselle de Marseille, elle se les gèle, si vous me passez l’expression. Elle a demandé à Adèle qui passait par là s’il y avait une boutique de mode à Pollox ou pas loin pour s’acheter des habits plus chauds, mais la petiote lui a répondu qu’il n’y avait pas grand-chose dans son style et que le mieux serait d’aller à Bourg. Elle aime bien aider, c’est une bonne petite que vous avez là. Et puis elle m’avait entendu râler que j’espérais que le combi ne me lâcherait pas pour aller à Bourg samedi. Alors elle a demandé à Gaston s’il voulait bien me prêter la Skoda pour que j’aille à Bourg, puis à moi pour que j’accompagne la demoiselle puis à la demoiselle pour l’accompagner. Ça s’est enchaîné tout naturellement vous voyez.

– Et donc vous voudriez aller aider tous les deux la cliente à choisir des vêtements ?

– Ah non moi la mode, ça m’intéresse pas tellement. Je voulais surtout aller acheter du bon matériel de pêche pour attraper ce fichu sandre, qui me nargue encore plus depuis que Gaston l’a remis à la baille. Mais je peux les déposer et les récupérer après, pas de soucis pour ça.

– Henri, vous croyez vraiment que je vais laisser Adèle musarder toute la journée dans les rues de Bourg avec une cliente que je connais à peine, même si elle a l’air d’être très gentille ?

– Vu comme ça c’est vrai que ça ne serait pas très raisonnable… Je vais lui dire que je ne suis plus d’accord, casse pas la tête.

– Je n’ai pas dit ça Henri. Vous pouvez les emmener à votre magasin de pêche et ensuite vous les accompagnerez dans les magasins de vêtements, sans lâcher Adèle d’une semelle. Si vous êtes d’accord avec ça, si vous me donnez votre parole, alors je pourrai dire oui à Adèle ce soir.

– Ah. Ah oui. Ah je comprends. Elle serait déçue la petite si elle n’y allait pas parce qu’elle a des idées pour bien choisir pour la demoiselle et faut bien dire que ce qu’elle porte là, on voit bien qu’elle connaît pas trop le climat d’ici. Mais je suis pas trop à l’aise dans ces magasins moi.

– Comme vous voulez Henri. Vous connaissez mes conditions, à vous de voir. Dites moi.

– … »

Le ballet de la casquette de la tête à la poche et de la poche à la tête reprend. Il n’a pas le crâne transparent mais je vois quand même les rouages de son cerveau qui s’enrayent et son cœur d’artichaut qui s’effeuille.

« Bon, allez. C’est d’accord. »

Il repart, ruminant sans doute sur les fillettes, les demoiselles et les petites patronnes qui finiront par avoir sa peau. Et moi je replonge dans mes livres de comptes et la balance comptable, qui finiront par avoir la mienne.

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