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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Retour de kermesse, retour de karma

« Le papa va nous rejoindre ? »

C’est sous cette forme-là ou une autre, mais il y a, partout où je suis passée, un moment ou cette question émerge. Je dois reconnaître au Jurassien plus de retenue qu’ailleurs, la question a patiemment attendu depuis la rentrée jusqu’à cette kermesse. Ils n’ont vu jamais vu que toi à la sortie de l’école, aux réunions de parents, dans les commerces, ils ont constaté que vous viviez seules ta fille et toi quand vous étiez au village pendant les travaux, parfois même leurs enfants sont venus jouer chez vous.

Ils savent bien qu’il n’y a sûrement pas de papa qui va venir, ce qu’ils veulent c’est guetter les éléments dans ta réponse qui vont leur permettre de savoir dans quelle case te ranger : veuve, divorcée, mère célibataire, pire ? J’adorerais avoir le culot et le sens de la répartie de Violette. Elle aurait répondu quelque chose du genre : « C’est votre mari, vous connaissez sûrement son emploi du temps mieux que moi. »

Cela dit, répartie mise à part, ça n’aurait peut-être pas été très malin d’aller sur ce terrain quelque peu glissant aujourd’hui, avec Martin dans mon champ de vision, qui accompagnait Léo, sa femme à son bras. C’est un problème de société majeur qu’il faut relever : comme les pères ne viennent quasiment jamais aux réunions et festivités de leur progéniture, on n’a aucun moyen de repérer le panneau Interdit selon la règle 3 du Règlement Intérieur de Jeanne avant de les prendre pour amants, sauf à mettre la main sur la liste de tous les enfants scolarisés au même endroit que ta gamine et vérifier systématiquement les noms de famille, et encore ça n’est pas 100% fiable. Avec les femmes on a moins de risque de se planter car on les croise. Ne pourrais-tu te contenter de la moitié du monde, Jeanne ?

Coincée à mon poste des barbes à papa avec une ribambelle de gremlins qui attendent leur graal, je réponds simplement « non », d’un air affairé et sur un ton que j’espère définitif à l’enquêtrice et je me concentre intensément sur mon bâton et son tournoiement dans la bassine de sucre rose. Quand je relève la tête, ils sont à quelques pas. Martin m’adresse un bonjour aimable mais un peu contraint. « C’est Mme Lalochère, la propriétaire de l’auberge où on a rénové la charpente et posé le bardage », explique-t-il à sa femme, qui hoche la tête avec un sourire. « Ah oui, la mère d’Adèle. » Comme Léo les presse pour aller au chamboule-tout, ils s’éloignent.

Ouf. Ça me rassure un peu qu’il ne soit pas à l’aise et qu’il n’aie pas non plus cherché à établir une complicité. Même avant de savoir qu’il était le père de Léo, je craignais qu’il cherche à me revoir et n’aie pas compris que je n’étais pas à la recherche d’une relation suivie avec lui. Je n’ai donc été pour lui que la parenthèse qu’il était pour moi, tant mieux. Mais je dois être plus prudente à l’avenir et prendre mes récréations dans un périmètre plus distant, pour ne plus enfreindre l’une des trois règles que je me suis fixées il y a bien longtemps : pas de collègues dans l’arbre hiérarchique, pas de clientes ni de clients de là où je travaille, pas de parents de l’école d’Adèle.

Règles raisonnables, indispensables, saines, mais quand tu habites dans un semi-trou paumé en bossant soixante heures par semaine et que tu as la charge d’une mominette, ça réduit un poil le champ des possibles. J’adore l’auberge, j’ai envie de chanter comme un pinson quand je me lève le matin mais à terme il va falloir que j’apprenne à l’équipe à bosser en autonomie et que je prenne plus de jours de repos pour explorer les environs plus lointains. Et que je m’achète un joli jouet comme celui que j’ai vu dans la salle de bains de la chambre 17.

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