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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

La suite commence maintenant


On m’a parfois reproché de ne pas savoir faire de « projets de vie », comme s’il s’agissait d’une étape essentielle, primordiale, de la réalisation de soi. Ça m’a toujours flanqué une peur bleue, rien que de l’envisager. Pourtant, pour faire bonne figure, montrer que je voulais vraiment être un bon élément, j’ai bien tenté une fois, il y a dix ans. Honnêtement, ça ne m’a pas trop réussi. Pas besoin que je vous fasse un dessin, n’est-ce pas ? Oui, il m’arrive d’avoir recours aux euphémismes sur mon temps libre. Même si c’est un sport que je préfère pratiquer avec parcimonie. Parlant de temps libre, il s’est fait exceptionnellement plus maigre depuis une dizaine de jours. Depuis ce dimanche tranquille, en tête-à-tête avec Hugo, à la ferme. Le seul, d’ailleurs, si j’y réfléchis bien. À peine l’avais-je raccompagnée à l’auberge, ayant un peu à faire de son côté, que tout allait s’accélérer. Signal de départ : un SMS de Charlie.

On rentre plus tôt que prévu. Repas à la ferme ce soir. C’est Marco qui invite. Et comme tu n’as pas donné signe de vie et que Léo est remontée comme un coucou suisse depuis mercredi… Au fait, papa et maman t’embrassent. « Accessoirement », ils attendent toujours que tu les appelles ! Bises Gas’ et ad’tal.

Allons bon… Effectivement, j’avais reçu un SMS de Marco.

Yo, gars. Je vous invite chez toi, les filles, Riton et Jeanne. Tu sais encore préparer un gratin franc-comtois ? J’arrive avec tout le nécessaire en fin d’après-midi. Casse pas la tête : je t’aiderai pour la corvée d’épluchage de patates avant d’aller récupérer Jeanne à son auberge. Tu peux donc tout de suite arrêter de râler. La bise.

Je ne sais plus vraiment si c’était un dîner en tribu ou un conseil de guerre. Tout ce que je peux en dire c’est que Marco ne s’était pas fichu de nous sur la qualité des deux saucisses de Morteau, qu’il avait soufflé tout le monde (sans doute Jeanne la première) en « vandalisant » Scarlett pour déclarer sa flamme, qu’Henri riait encore de la tête de Jeanne sur le parking de l’auberge découvrant ça, que mon SMS aux filles du début de semaine au sujet des projets de l’auberge avait enflammé les premiers étages de leurs fusées respectives et que tout semblait s’emballer soudainement pour préparer « un après qui déchire ».

Moi qui pensais naïvement qu’une fin de saison devait se traduire par un fort ralentissement, j’en étais pour mon compte. Sans parler des quantités de patates épluchées et de comté râpé pour remplir ces deux grands plats à gratin. Les doses façon Marco : six personnes, c’est déjà un régiment.


Nous poursuivons notre petit bonhomme de chemin tranquillement avec Hugo. C’est reposant et plaisant. Un peu étrange parfois, presque trop beau pour être vrai. Pour l’heure, seuls les moments ensemble existent et importent. L’entre, l’après, les lendemains, tout cela ne peuple guère nos conversations. Aujourd’hui et maintenant gardent l’exclusivité. Nous évoquons bien quelques-uns de nos projets à moyen terme, quelques-unes de nos envies, souvent même, mais jamais avec la pression d’une mise en commun. Je crois que c’est la première fois que je vis une telle relation de la sorte. Je vois là encore une intervention de la bonne étoile des Gumowski. Et même s’il m’arrive de craindre qu’elle en souffre, voir Hugo pétillante et chaque jour plus épanouie suffit à me rassurer. Une vraie complicité est née, le fonctionnement de notre duo m’apaise. Avec elle, tout m’apparaît si fluide, si naturel, si… Simple ?


Il y avait des doutes étoilés dans les regards, mercredi soir. De ces doux doutes que j’évoquais au sujet d’Hugo : « n’est-ce pas trop beau pour être vrai ? ». Nous étions tous là, membres du personnel, à discuter ensemble des belles et généreuses pistes posées sur la table par Jeanne. J’observais les uns et les autres, ça m’amusait. Ils étaient tous beaux dans leurs envies et leurs retenues, dans leur manière de s’accorder de se laisser aller à rêver d’un avenir peut-être pas toujours facile, mais chaleureux. Au-delà du plaisir de bâtir quelque chose, celui de bâtir ce quelque chose là ensemble. Natou a presque fait une déclaration d’amour à Jeanne. Et nous étions tous aussi touchés qu’elle l’était. Les plus taiseux d’entre nous ne manquant d’ailleurs pas de le signifier par des sourires silencieux qui leur débordaient aussi par les yeux.

Moi, j’étais déjà perdu à écouter les chiens aboyer et piaffer d’impatience alors que je les sanglais. Aussi pressé qu’eux de m’élancer, d’entendre la neige crisser sous les lames du traîneau et de voir notre équipage filer follement entre les sapins. Il y a une voie que je tiens absolument à parcourir. Celle de mon initiation à la chasse par mon grand frère loup. Vais-je le revoir, ces jours ? J’aimerais le revoir avant de partir. Lui dire que je lui confie ceux des miens qui resteront là pendant mon absence. Celui des miens que j’aimerais rapidement voir revenir. Lui demander de bien vouloir veiller sur eux. Merde, tiens. Je n’ai toujours pas appelé Alexeï. À faire à tout prix avant de changer d’horizon. La vodka n’a pas du tout le même goût lorsque nous la buvons ensemble. Et je suis persuadé qu’il n’aura aucun mal à trouver le sommeil dans ma chambre, si besoin. Le temps qu’il décide et trouve sa propre place.


Je me doutais bien que les siamoises allaient vite finir par trouver leurs congés sabbatiques trop longs. Je ne m’étais par contre pas attendu à ce que leurs démangeaisons les reprennent si vite. L’ambiance de la ferme en est toute chamboulée. Ça donne un réel aperçu de ce que cela devrait être une fois qu’elles seront installées ici pour de bon. Ça virevolte, ça rigole, ça râle, ça peste, ça négocie, ça planifie.

C’est la première fois que je vois Charlie en mode tour de contrôle. On peut la résumer ces derniers jours à un chignon pétard équipé d’un kit piéton sans fil et d’une paire de lunettes montures écaille, le tout monté sur ressorts. Elle enchaîne les coups de fil en se baladant dans toutes les pièces du rez-de-chaussée et sur la terrasse, un bloc et un stylo à la main. La table du salon s’est transformée en table d’étude, avec une pile de dossiers rapidement devenue vertigineuse, une autre de bouquins empruntés à la bibliothèque de Saint-Claude, des blocs de post-it un peu partout et son ordinateur portable. Il va vite falloir que nous validions les plans du « Bastion 2.0 » avec Léo, afin de lancer les travaux d’agrandissement et de réaménagement. Il faut rapidement offrir un bureau digne de ce nom à « la petite ». À ce rythme, ça va devenir urgent si nous souhaitons pouvoir continuer à nous servir de la cuisine comme lieu de repas.

L’ambiance est plus feutrée du côté de Léo, toujours installée dans mon bureau. Enfin. Notre bureau. Bouclette aussi aura rapidement besoin de plus d’espace, de son coin à elle. Aux plans et maquette de la prochaine version de cette ferme sont venus s’ajouter ceux de l’auberge. Les premiers devis commencent à s’empiler également, pour l’un et l’autre des projets. Léo n’hésite d’ailleurs pas à mettre les deux en même temps dans la balance lorsqu’il s’agit de négocier des délais ou des tarifs. Je la savais sérieuse, appliquée, attentive et efficace. Je découvre ces jours que mon ange blond peut également être redoutable, tranchante et adroitement autoritaire. J’en ai presque eu un choc sur le moment. Mais tout cela tenait bêtement de l’évidence : elle n’aurait jamais réussi à canaliser Charlie toutes ces années par sa seule gentillesse, son infinie douceur et sa patience hors-norme. Dire qu’elle n’aura 30 ans qu’en octobre. Elle ne finira donc jamais de m’impressionner.


Ces derniers jours, il y a eu la douceur de la peau d’Hugo, sa chevelure, son odeur, son corps noueux. Ses yeux gris qui ne cessent de changer de nuances avec la lumière, qu’elle vienne de l’extérieur ou provienne de son intérieur. Nous avons encore beaucoup parlé. Il y a eu la chaleur d’un premier feu de bois dans la cheminée rénovée de l’auberge. La nouvelle frangine qui n’a rien trouvé de mieux que de s’endormir sur le canapé, entouré de ses vieux taiseux bien bavards ce soir-là. Faut dire qu’on parlait de l’auberge, nouvelle version. Et puis quelques histoires de cailloux aussi. Le petit gênant de Lulu, le plus gros intrigant d’Henri. Ça se précise, lentement. Simplement, là aussi. Une autre évidence. Il y a eu ce long moment avec Élisa, au bord du lac. L’appel de l’amitié est aussi incontournable que celui de la forêt. Enfin se dire « tu », enfin rire ouvertement ensemble, l’un de l’autre, finir sur un énorme fou rire alors que je lui tendais le volumineux ours en peluche que j’avais choisi de lui offrir. Enfin. Pas vraiment à elle, mais au petit haricot qu’elle avait maintenant au chaud. Eh oui… Natou, c’est une vraie tombe de prison. Clair. Sauf pour les bonnes nouvelles. Té vé, ça, elle ne peut juste pas retenir.

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