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Hugo Loup

Chambre 19

Des kami dans la clairière


Hier, Julia m’a demandé mon aide. Elle avait besoin que je joue de son tambour chaman pendant une cérémonie. Celui-là même qui a résonné avec mon okedo. Je n’ai jamais frappé ce genre d’instrument. Mais Julia avait besoin de moi. Alors j’ai dit oui.

Nous sommes partis, avec un résident un peu étrange, Mela. La nuit était tombée. La cérémonie avait lieu dans la clairière de Gaston. Une fois sur place, j’ai mis une tenue blanche, en coton léger, comme les autres. Tandis que Julia préparait la clairière.
Puis nous avons bu de l’hydromel dans une tasse en argent, afin de remercier les esprits du lieu. Cela m’a renvoyée aux kami. En silence, j’ai remercié le kami de la Forêt, et puis celui de l’Ondine, qui ne coulait pas si loin et dont j’entendais la musique. Il n’y a jamais trop d’aide, me suis-je dit.

Mela s’est installé dans le plus petit cercle. Il semblait ailleurs. Il est le sujet de la cérémonie. Je ne suis pas sûre d’en avoir bien compris tous les tenants et les aboutissants. Julia et moi nous nous tenions dans le plus grand cercle.
Nous avons parcouru trois fois sa circonférence en frappant qui son tambour chaman, qui son plat en fer. Elle avait dû improviser sa percussion de métal. Nous jouions en alternance. Elle commençait, je répondais. Rapidement, je me suis mise en mode concentration intense. Je suivais la silhouette blanche, progressant lentement sur le cercle, sans vraiment la voir. Je vibrais aux sons métalliques, si différents. Je vibrais aux sons du tambour chaman, si différents également. C’était inhabituel pour moi et pourtant cela sonnait à mes oreilles comme quelque chose de très profond, comme enfoui en moi.
Garder le même rythme, la même cadence, la même force de frappe, j’en ai l’habitude. Aussi pouvais-je me concentrer sur autre chose. Pour moi qui ne connaissais pas le rituel, c’est sur le monde des kami que je me suis focalisée. Je les implorais, à ma manière, d’apporter leur aide à Julia, à Mela, à cette divinité qu’elle s’est mise à invoquer après s’être arrêtée. Trois tours avons-nous fait. Trois fois elle a scandé son invocation, d’une voix forte, déterminée.

Il s’est passé quelque chose d’incroyable. Un grand éclair, un coup de tonnerre. Comme un cri, un hurlement. J’étais tellement surprise, abasourdie que lorsque Julia a crié je n’ai pas compris, ni ce qu’elle disait, ni même qu’elle s’adressait à moi.
J’ai senti la présence du kami de la Forêt. Une odeur d’humus, un vent frais chatouillant. J’ai senti la présence du kami de l’Ondine. Une odeur d’humidité, une sensation de gouttelettes sur la peau. Exactement ce que j’ai lu à de nombreuses reprises sur le sujet.

Comme la première fois que j’ai joué avec Julia, j’ai ressenti que quelque chose changeait en moi. Dont j’aurais la clé plus tard.

Je ne me souviens plus tellement de ce qui s’est passé ensuite. Jusque que nous sommes rentrés tous les trois à l’auberge, buvant l’hydromel et soutenant Mela. Il semblait différent. Moins étrange. Cela a dû marcher.
J’étais fatiguée. Epuisée. Je me suis endormie comme une masse. D’un sommeil de plomb, sans rêve.

Et cette certitude qui m’a traversée au réveil. J’ai vécu un moment magique, unique. Il avait ouvert la voie à quelque chose encore en gestation au fond de moi. Je savais juste que cela avait trait à mon okedo, à ma pratique du taïko. Que c’était relié à mon projet.


Plus tard, nous étions assis l’un près de l’autre, Gaston et moi. Soudain, je lui ai parlé de mon projet. C’est sorti tout seul dans la conversation tranquille que nous avions. Entre deux silences.

Le jour du shopping à Saint-Claude, je parlais au téléphone de taïko avec mon ancien professeur de japonais. Une fois raccroché, un homme s’avance vers moi et engage la conversation sur les taïko. Rapidement il se présente. M. F., Directeur de l’école de musique municipale. Il me donne sa carte. Il cherche de nouveaux enseignants, surtout des instruments insolites. Un peu éberluée, je lui donne mon adresse mail, en échange.
S’en suivent des échanges, un projet qui se concrétise. Puis une vraie proposition de contrat de travail. Juste quelques heures par semaine. Il me précise que, peut-être, des démonstrations dans les écoles élémentaires pourraient être envisagées.

Je n’en reviens pas de cette opportunité. J’avais cette envie de rester dans le Jura. Cette impression d’y être à ma place. Et cette ville qui se donnait à moi. A chaque fois que j’y vais, elle me montre un nouvel aspect. Et mon plaisir d’y flâner s’agrandit.

Très vite, j’explique à M. F. que je ne suis ici qu’en vacances. Que je ne connais personne à Saint Claude. Là encore il trouve une solution. Provisoire ajoute-t-il.
Une vieille ferme, dans un village, un peu à l’écart du bourg, en lisière de forêt. Quand je lis son mail, je n’ai qu’une envie, aller la voir. On prend rendez-vous et je découvre un endroit superbe. Entre le corps de bâtiment et la forêt il y a un espace herbeux, suffisamment long et large pour y installer un pas de tir. Réglementaire en plus, à vue de nez.
Le logement n’est en fait qu’une pièce, spartiate. L’eau, l’électricité, un vieux poêle à bois, des tomettes en terre cuite au sol, un évier dans un coin. Je devrais apprendre à fendre du bois. Je vois ça comme un exercice supplémentaire. Ce qui fait rire M. F.
Quand il ouvre une des deux seules fenêtres, je vois la forêt. Je dis oui. A tout. Et je signe. Jusqu’à la fin de l’année.

Je lui explique combien tout ça m’est tombé dessus rapidement. Combien cette opportunité extraordinaire doit être saisie. Que c’est comme une évidence. Que je serais donc, dans le coin dès mi-octobre, après le mariage de ma sœur. Que le village est à mi-chemin entre Pollox et Saint Claude.

Il me regarde, en souriant. Ses yeux pétillent. Il ne me dit rien. Pas besoin. Sa main autour de la mienne, son regard, sa bouche parlent pour lui.
J’appréhendais. Il ne fallait pas. C’est toujours simple, naturel… avec Gaston.

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