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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

The place to be

Janette sourit en me voyant dans le hamac :

« Attention, à cette heure-là le hamac est réservé à Henri !

— Il est parti faire des papiers je crois. J’en profite en attendant Charlie et Léo qui veulent que je leur raconte en détail la réunion d’hier, Gaston leur a déjà dit l’essentiel. Et toi que fais-tu ici si tôt ?

— J’ai rendez-vous avec Charlotte dans un quart d’heure. Tu me fais une petite place ? »

Je me redresse. Le hamac devient balancelle.

« C’est nouveau ça ? demande Janette en montrant les transats qui nous font face.

« Nouveau mais pas neuf. On les a trouvés ce matin en commençant à déblayer le hangar à bateaux. Il y a un tel foutoir là-dedans que si ça se trouve on va découvrir des trésors. Une pile de lingots d’or…

— …ou des dead bodies », fait semblant de s’effrayer Janette.

« Brrrrr ! Ils ont l’air en bon état. Je parle des transats ! Ils ont l’air en bon état, je les ai mis là pour les aérer un peu et on les mettra sous le patio ou bien on pourrait les laisser ici aussi, ça serait sympa.

— Maman ! » Adèle vient d’arriver et lance essoufflée son sac à dos au sol. « Je t’ai cherchée partout, faut que tu me signes une autorisation de sortie et aussi mon carnet de correspondance il y a un mot et mon stylo violet ne marche plus… Vous faites quoi là ?

— Rien. Viens faire rien avec nous, on te fait une place.

— Non, je vais essayer une nouvelle chaise. Tu viens de les acheter ? Elles font vieilles. C’est pour le style ?

— On les a trouvées dans le hangar, je les aère.

— Ah ok, elles sont pas mal ! Tiens je vois Natou. Natou ! »

Natou nous rejoint un carnet à la main, Léo et Charlie dans son sillage.

« Je vous… Je voulais te demander DameJeanne… Jeanne. Oh la la… J’ai pris un papier pour noter le téléphone de la laverie, il y a un client qui n’a pas eu tout son linge. Mais je suis bestiassoune, vous… tu connais pas par cœur !

— Ça peut attendre, ils ferment à 19 heures. Je les appelerai tout à l’heure. Viens t’assoir cinq minutes avec nous, Natou.

— Oui viens », fait Janette en tapotant la toile du hamac entre nous.

On se pousse, on se serre, on se cale. Charlie et Léo s’affalent dans les transats. Natou pousse un long soupir de contentement.

« Fatche, on est bien dans le hamac à Henri. J’ai les jambes en purée moi.

— Ben tiens, il est pas fou Henri, il connaît tous les bons coins de quand on est au bout de sa life ! Casse pas la tête ! »

Adèle commence à parler Nicori-Hencolas couramment.

Janette donne de petites impulsions à l’aide du talon pour faire se balancer le hamac. Léo n’est pas arrivée les mains vides, je devine qu’elle a encore eu de nouvelles idées d’aménagement qu’elle veut me montrer. J’aperçois Élisa qui remonte du lac un livre en main, radieuse. Je lui fais de grands gestes pour qu’elle nous rejoigne. C’est décidément the place to be ce petit coin près du lac aujourd’hui.

« Tu veux essayer les transats, Élisa ? Je pensais les mettre sous le patio.

— Vintage mais confort », approuve-t-elle après s’être installée. « Vous faites quoi ?

— Ça ne se voit pas ? Rien, voyons ! », explique Adèle sur un ton outré, avant de reprendre :

« Oh on a perdu Maman ! Elle a le regard dans le vague, elle va s’endormir ou alors elle va encore pleurnicher comme ce matin !

— Tais-toi, sale môme. Je réfléchissais en regardant le hangar à bateaux et… Et tournez-vous Adèle, Léo, Charlie et Élisa, mettez-vous face au lac vous aussi ! Je vais vous montrer.

— Quoi, quoi ? » font-elles en maugréant mais en obtempérant.

« Regardez toutes attentivement le hangar et le lac. »

J’attends quelques secondes.

« Bon. Maintenant vous fermez les yeux en gardant cette image. C’est bon ? »

« C’est bon », répètent-elles les unes après les autres.

« Alors maintenant, sur l’image, vous ajoutez la neige et…

— J’ai froid ! », rigole Adèle.

« Et moi, je suis gelée », renchérit Natou. « Heureusement que j’ai mes après-ski tout neufs ! »

Rires.

« Ne vous déconcentrez pas mesdames. Le lac, le hangar, la neige, une guirlande de lumières accrochée au toit et des petites bornes lumineuses au sol qui éclairent le chemin jusqu’à l’auberge. Vous y êtes ? Le lac, il est comment le lac ?

— Encore plus froid que maintenant ? », suggère Adèle.

« Oui, gelé même. Et des haut-parleurs diffusent de la musique depuis le toit du hangar, en direction du lac. Vous voyez quoi maintenant ?

Holy shit !

— Le lac gelé… la musique… Patin à glace ! » beugle Charlie.

« Mais oui ! Et là, contre le hangar, une guérite avec du vin chaud ! », s’exclame Léo fébrile.

« On peut mettre un gosse sur des patins à partir de quel âge ? » s’interroge rêveusement Élisa à voix haute.

Natou chantonne : « Des enfants qui crient en glissant ! Des gens qui font des pirouettes ! Des qui se cassent la margoulette ! »

« Oooooh ! » fait le chœur enivré. « Oooooh ! »

« On garde les yeux fermés, c’est trop bien », soupire Adèle.

Le temps est suspendu sur le lac gelé qui scintille derrière nos paupières.

« Vous faites quoi, là ? », demande soudain la voix étonnée de Nicolas.

Le chœur : « Chuuuut ! On patine ! »

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