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Hugo Loup

Chambre 19

Respiration(s)


Nous sommes arrivés, enlacés. Je ne serais jamais venue sans son invitation.
Cela fait quelque temps que je me sens en marge. Je les regarde et ce sont des souvenirs de ma scolarité qui me reviennent. Quand, très vite, dès les premiers jours après la rentrée, les groupes se forment. Que je n’appartenais jamais vraiment à l’un d’eux. On me parlait, certes, mais de loin en loin. Par politesse ? Par pitié ? Par intérêt ?
Depuis quelques temps, ici, c’est ainsi que je me sens. J’ai déjà écrit combien tous ont tenu un rôle dans mon cheminement. Cela ne m’empêche pas de ne pas me sentir à ma place.
Certains regards au moment de notre arrivée m’ont perturbée. La sensation d’être jugée. Désaprouvée. Moi. Uniquement moi. Visiblement il me reste encore du chemin à faire dans le monde des relations sociales. Plus simplement du regard de ces gens sur moi. Pourquoi me sens-je blessée ? Alors qu’il y a à peine plus de 36 heures au restaurant, j’ai pris conscience que je me moquais de ce que pouvaient bien penser les gens. Pourquoi n’est-ce pas le cas ici ? Parce qu’ils ne sont pas vraiment des inconnus ? Parce que certains ont une place dans sa vie à lui ?
Je suis une adulte, quand bien même je n’ai pas encore tout à fait 24 ans. Je prends mes décisions depuis plus de six ans. Je suis autonome. Je suis volontaire. Alors pourquoi cela me fait-il mal, encore ? Pourquoi ressens-je, encore, cette impression d’être à part ? Le vilain petit canard.
Et puis le voir, si à l’aise, souriant, heureux. Me rapprocher tout près, un moment. Puis de nouveau être plus loin. Comme le flux et le reflux de la mer. Mais toujours à porté du regard. Le voir, me sentir comme ivre. Sentir son regard sur moi et avoir le cœur au bord de l’implosion. Me sentir forte, grande, belle. Me redresser, conquérante. Non pas le conquérir lui, mais le monde, ceux qui nous entourent.

Tout oublier au creux de ses bras. Dans la nuit, me réveiller et sentir son corps, rassurée et toujours un peu étonnée. Je vais, j’y est pris goût.
Lorsque nous sommes ensemble, l’un près de l’autre, tout est simple, naturel, évident. Même les gestes les plus anodins, comme préparer un petit-déjeuner.
Sourire à l’évocation de ce moment. Surtout en pensant à avant… Et ce petit Haïku de Chiyo, lorsque j’ai ouvert au hasard, dimanche soir avant de dormir, celui qui parle de tatamis et de chrysanthèmes. Comme un rappel. Je ne pourrais plus jamais le lire sans avoir certaines images en tête. Sourire, bêtement, le stylo levé, les yeux dans le vague, loin de ce carnet, de cette chambre…

Revenir au présent avec la sonnerie de mon téléphone. Cat. Notre conversation c’est lui qui en fait les frais. Il ne demande rien. Parle. De son retour chez lui. Des dispositions avec Highway. C’est là que mon esprit reprend un autre chemin. Finalement arriver à entrer dans la conversation avec Cat. Il aborde alors le sujet du Capitaine B. Je sais que je dois l’appeler. Il abrège, me faisant promettre de le faire immédiatement. Docile, je promets et j’exécute.

Je lui ai expliqué que je n’avais pas fait de choix. Ou plutôt que je n’excluais rien. Mais pas maintenant. Pour le moment je me laisse porter. Il y a trop de changements, d’évolutions dans ma vie en ce moment pour voir plus loin que mon entretien à Sado. Ne rien exclure, ne rien inclure de trop non plus. Vivre. Prendre ce que la vie, le destin, le hasard m’apporte. Savourer. Avoir confiance. Faire confiance. C’est ce que l’armée m’a appris. C’est ancré en moi. J’allais écrire encré…
Bon, je n’ai pas tout dit au Capitaine. Je suis restée factuelle. Je suis réserviste et ça me convient pour le moment.

Réflexion… Acte de la pensée qui revient sur elle-même, qui revient sur un objet afin de l’examiner selon le TLFi. Nouveau moment de réflexion. Puis prise de décisions. Quelques-unes certaines, d’autres peut-être.
Highway ne va tarder à venir. Je vais lui laisser le Defender. Il va lui falloir un véhicule à Saint Maix. Je vais alléger mon bagage. Ne garder que quelques vêtements simples, chauds, pratiques surtout. Et mon okedo bien sûr. Si mon arc, enfin sa pratique, me manque beaucoup, j’arrive à m’en passer. Pas celle de l’okedo. Il m’accompagnera. Où ? Je ne sais pas. Des envies de Berlin, d’Hambourg. Par le train, le bus, à pied. Seule ? Ce n’est pas à moi de répondre. Je verrais.

Envie de lui parler du Japon bien plus que de l’Allemagne. Parce qu’il faut un visa. Et qu’il reste peu de temps pour le faire. Je ne le ferais pas. Je ne crois pas. Je dois lui parler d’Highway déjà. Toujours pas fait. Enfin pas vraiment. Juste le principal. Peur de ne pas trouver les bons mots. Peur qu’il ne comprenne pas cette relation. Peur qu’il…
Il faut que j’arrête d’avoir peur. Je ne peux pas avoir confiance, faire confiance, prendre ce qu’il me donne, sans rien attendre vraiment et en même temps avoir peur qu’il s’enfuie, qu’il ai peur.
C’est difficile à expliquer. C’est confus dans ma tête, alors comment trouver les mots pour l’écrire ? Les mots sont tellement réducteurs. C’est ce que j’aime dans le japonais. Ces concepts aux contours flous, ces mots pour lesquels il n’y a aucun équivalent en français. C’est comme…

Laisser en suspens son écriture et revenir dessus. Comme une réflexion justement. Relire ce que j’ai écrit plus tôt dans la journée. Relire d’autres passages, avant.
Je me sens comme un souffle d’air qui entre dans les poumons, léger. Puis s’en échappe. Dans un mouvement perpétuel. Etre sûre de moi et éprouver des peurs et des doutes.
Mettre en petits signes traduits à l’encre violette des sensations, des émotions qui me glissent entre les doigts. Fugitives ? Non. Légères ? Plus certainement.

J’ai réalisé que ces quelques regards que j’ai pris comme un jugement, contre moi, samedi, jeudi au restaurant déjà, sont sources de mes doutes et mes peurs. Ma peur est plus le désir de ne pas rompre ce que je vis et qui m’émerveille chaque jour. Prendre. Donner. Sereinement.

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