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Joseph Midaloff

Chambre 12

Les z'amours

J’avais quand même apporté des merguez au barbecue. Comme j’ai dit à Julie, nous encore ça va mais les enfants souvent ils n’aiment pas le poisson, ça serait dommage qu’ils ne profitent pas de la fête. Henri m’a laissé les cuire sur un coin de la grille que le poisson n’avait pas encore touché. Les gosses n’en ont pas voulu, j’ai été obligé de toutes les manger.

Je me demande si Henri ne serait pas amoureux. Déjà il a pas râlé pour les merguez, j’ai même pas eu besoin de lui expliquer pour les gamins, mais en plus il avait ce drôle d’air un peu rêveur et des sourires qui lui venaient tout seuls à la bouche et aux yeux. Il était venu seul en tout cas. Ou alors le majordome ? Ça serait possible ça tiens, quoique ça m’étonnerait pas pour Vernon, plus pour Henri, mais ça se voit pas toujours ces choses-là. Je demanderai à Julie ce qu’elle en pense, elle dit toujours qu’elle a un guédar.

On était bien une quinzaine à ce barbecue, je ne suis même pas sûr de me souvenir de tout le monde qui était là. Côme c’est sûr, vu que c’est moi qui l’ai tiré par le colbac pour qu’il ne se défile pas. Au bout de quelques verres minutes il était bien à l’aise, ça faisait plaisir à voir. C’est dingue tous les livres qu’il connaît par cœur, je me demande si tout ce fatras de mots dans son cerveau ça occupe pas trop de place pour y mettre le reste ?

Ah et puis on a fait connaissance avec l’amoureux de Natou ! On le connaissait déjà un peu de quand on était allés acheter les côtes de bœuf mais on ne savait pas encore que c’était son « petit prince » comme elle l’appelle. Drôlement sympa. Il ferait un bon roto. Ça se voit qu’il est amoureux d’elle autant que elle de lui, ça me fait bien plaisir. L’auberge ferme à peu près en même temps que notre départ, mais elle trouvera bien un boulot dans le coin pour rester pas loin, elle aura pas de mal, fortiche comme elle est.

Imagine ils se mettent vraiment ensemble et ils font des bébés, ça serait presque comme si on était les papi-mamie non ? Arrête de te faire des films Jojoff, on n’en est pas là. Mais quand même, quand je vois le tout mignon bébé Côme qui était là aussi avec ses mamans, ben ça m’a re fait envie, voilà, c’est dit.

Je ne crois pas avoir vu Mme Delatour mais elle était au loto le soir. Par contre il y a avait la jeunette avec laquelle elle courrait la première fois que je l’ai vue. Elle est arrivée avec Gaston, le livreur. Ils sont à la colle apparemment ou sinon ils font bien semblant. Des fois je me demande si l’auberge ferait pas un peu agence de rencontres olé-olé en douce aussi, parce que bon, y’a eu l’autrichienne et son petit suisse, Javot et June, les gens qui sont arrivés il y a quelques jours et qui paraît-il s’étaient rencontrés ici (je me suis souvenu en voyant la petite gamine du monsieur), maintenant Gaston et la nana du bout du couloir, ça fait beaucoup quand même. Je dirais pas que c’est louche, mais t’avoueras que c’est pas commun.

C’est pareil pour les transfuges entre chambres et personnel. Déjà il y a Natou bien sûr, mais il paraît que le type à la BM rouge a été client, qu’il a failli devenir serveur (ouf il a refusé et du coup Natou a pris le poste) et il est revenu client. Mieux : hier Marianne, la maman de bébé Côme, m’a dit que sa femme Charlotte était passée aux cuisines pour remplacer Janette. En tout cas dans l’assiette c’était comme d’habitude, à se rouler par terre. C’est pas commun ici, je te dis.

Javot et June étaient là, en grande forme. Ils sont toujours sur les bons coups ces deux-là. Et ils sont venus aussi au loto évidemment, on a pris une table ensemble. Ils auraient aussi bien prendre une table pour eux tout seuls, le reste du monde n’existait pas, ça se clignait des yeux et ça soupirait à qui mieux mieux. Javot a fait carton plein. Quel veinard, il avait gagné des saucisses au 14 juillet déjà. Là c’était une centrale à vapeur, il avait quand même l’air un peu cloche devant son gros carton et sa chérie était pliée de rire.

L’animateur du loto aurait plu à Natou, il avait le même accent qu’elle et il connaissait toutes les blagues qui vont avec les numéros « Vingteu-deux, la maison Poulaga », « soixanteu-neuf, l’endroit vaut l’envers », « cinquante-trois, la pointure à Gertrude » et tout comme ça. On s’est bien marrés. La cliente de l’auberge qui était au bar elle se marrait bien aussi mais à contre-temps. Mon avis c’est qu’elle buvait un coup à la sortie de chaque numéro. Elle était partie pour pas s’ennuyer cette nuit mais comme elle avait déjà cet air-là pour le serveur avant de commencer à picoler, je m’en suis pas mêlé.

Mme Delatour était assise à une autre table avec un vieux monsieur. Ça devait être le notaire dont elle m’avait parlé quand on lui avait proposé de venir avec nous. Ils étaient en grande conversation. Elle n’avait pas l’air très à l’aise mais ça m’étonnerait pas que ce soit son état de d’habitude. Je n’ai pas vu d’autres clients.

En sortant, on a laissé les tourtereaux passer devant. On s’est dit qu’ils n’avaient pas besoin de nous. D’ailleurs nous non plus on n’avait pas besoin d’eux. On est remontés tranquillement à l’auberge, mon bras autour de ses épaules et le sien autour de ma taille. Tous les quelques pas elle attrapait ma main, elle faisait une pirouette sur elle-même sous nos bras tendus vers les étoiles et reprenait la position. On peut pas dire que ça nous faisait avancer très vite, mais pourquoi on aurait dû marcher vite quand on pouvait marcher tendre ?

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