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Karl Stern

Chambre 10

S'accorder de savourer chaque repas

Passer inaperçu est un art qui demande de la discipline et requiert une pratique régulière. Bien sûr, être servi par un physique commun et neutre présente un avantage indiscutable. Ni beau, ni laid, simplement banal, fade et sans saveur dès que l’on ne cherche pas à se mettre en valeur. Encore faut-il donc avoir la capacité de mettre son ego au diapason, son orgueil dans sa poche, et sa libido sur l’oreille, afin d’adopter un caractère et un comportement en parfaite adéquation. C’est certainement la plus grande difficulté d’une telle prestation. Lorsque l’on y parvient, la magie peut alors opérer. Il devient aisé et confortable de se draper dans cette cape d’invisibilité pour être là où on le souhaite, sans qu’aucun témoin ne puisse pourtant jamais certifier sans le moindre doute de cette présence. Ce n’est qu’habillé de la sorte que l’on peut alors s’adonner sans risque au plaisir exquis et rare des repas d’observation.

Il peut s’agir d’un repas en particulier, choisi de la façon la plus judicieuse suivant l’angle d’approche que l’on souhaite privilégier. Ou bien de la gamme intégrale des trois principaux repas d’une journée complète, soit pour se faire la plus large et dense image mentale possible d’une personne, soit pour déceler la petite ouverture dans laquelle il deviendra possible de s’introduire par la suite. Ces séances repas devront être multipliées autant que nécessaire, en fonction de l’importance conjointe de l’objectif et de la mission. D’ailleurs, l’agilité est un facteur non négligeable. Circonscrit à une portée locale, l’exercice permet de rapidement extraire des routines ou des rituels de ces moments. Elargi à un périmètre plus vaste, il offre au contraire l’opportunité de mesurer la diversité acceptable, de déterminer quand l’inhabituel risque de devenir suspect.

Il va de soi que la compagnie dispose d’un service spécialisé dans l’analyse comportementale, pour épauler les équipes de terrain. Au sein de ce service, nous pouvons également compter sur les indications de consultants rompus à l’ingénierie sociale. Malheureusement, il n’est pas possible de se reposer entièrement sur cette assistance extérieure. Il faut être en mesure de saisir rapidement une opportunité ou d’adapter en dernière minute l’approche initialement convenue. Ce sont les aléas du travail sur le terrain. Ce n’est pas toujours aisé. Mais c’est également ce qui participe en partie au sel de la profession. Certains de mes collègues redoutent de devoir se trouver dans une position où ils seront obligés d’analyser et de rectifier par eux-mêmes. Pour ma part, bien que cela soit source indiscutable de stress complémentaire, il m’arrive de m’en délecter.

Une fois de plus, je m’interroge sur mon choix de cette auberge plutôt qu’un hôtel standard, plus impersonnel. Si le terrain est propice aux séjours longs et permet ainsi de conserver une stabilité partielle du contexte, la médaille a un revers : il en est de même du personnel. Ce dernier est souvent plus familier des résidents, plus au fait des habitudes de chacun, plus attentif aux petits événements du quotidien. Aussi invisible que je puisse me rendre aux autres résidents, la partie est inversement plus délicate lorsqu’il s’agit du personnel. Ses membres pourraient me remarquer. Pour l’instant, ma seule option de contournement est de veiller à éviter toute routine. Me présenter aux différents repas systématiquement à des heures différentes. Ce qui m’arrange bien, soit dit en passant, pour m’assurer d’observer le plus grand nombre possible de résidents, sans éveiller les soupçons par une présence trop assidue, inappropriée dans sa durée.

Je dois avouer avoir un faible pour le petit-déjeuner. Le petit-déjeuner offre une lucarne sur la nature profonde des sujets observés. Pour peu que ces derniers ne le prennent pas trop tardivement après leur lever. Ce premier repas est celui des brumes. C’est un moment où le masque social n’est pas encore totalement en place, pas parfaitement ajusté. On a coutume de dire que la nuit porte conseil. C’est sans doute vrai. Mais plus certainement encore, la nuit laisse des marques. Les remontées nocturnes de l’inconscient ne sont pas totalement effacées au moment du petit-déjeuner, il en reste des traces légères, subtiles, telles que les petites marques discrètes que peuvent laisser sur le visage quelques plis du tissu d’un oreiller ou d’un traversin. Par exemple, pour la jeune et petite sportive, j’ai pu écarter la tendance control freak dès que je l’ai vue prendre son thé matinal. Elle ne surveille pas l’heure, son regard est pensif, voire songeur. Elle ne recherche pas le contrôle. Sa pratique sportive matinale est donc profondément ancrée en elle. Ce n’est plus une contrainte qu’elle s’impose, qu’elle s’applique. C’est déjà un acquis profond.

À mi-journée, le déjeuner est lui totalement à l’opposé du spectre. C’est le moment où l’animal social est en pleine possession de ses moyens. Remonté à bloc, les batteries encore généreusement chargées, nous sommes dans le contrôle absolu des apparences, de l’image projetée, en toutes circonstances. Nous le faisons tous malgré nous, c’est notre société, son cadre et son mode de fonctionnement qui veulent cela. Nous avons tous intégré cet apprentissage de la tenue sociale, tel le conditionnement qu’il est. Le jeu est flagrant. La représentation scénique, omniprésente. Même, et peut-être surtout, lorsque l’on cherche à paraître autre, révélant ainsi, pour qui dispose de l’expérience adéquate, plus encore de ce que l’on cherche à dissimuler. La présence naturelle d’un trait de caractère peut être rendue criante par son absence trop complète de la scène jouée. Évidemment, tout dépend des interactions en cours, des autres personnes sur scène, acteurs de premiers rangs tout comme simples figurants. Généralement, l’intérêt principal d’une observation de déjeuner s’insère avant tout dans une approche utilisant le levier professionnel. Pour les quelques affaires qui m’importent sur cette période, cela n’a pas lieu d’être. Je ne pratique donc que par curiosité personnelle.

Pour finir, vient alors le spectacle particulier du dîner. Une belle pièce que ce repas de fin de journée. Les masques sont encore en place mais, très souvent, ils commencent à se craqueler, à se ternir. Que ce soit par la seule fatigue ou par le relâchement estimé comme mérité. Ce sont les failles et les faiblesses qui rentrent alors en jeu et tirent les ficelles. Les moments de laisser-aller, ceux des confidences qui n’en sont pas totalement mais en disent malgré tout beaucoup, ceux des démons qui ont besoin de venir danser après avoir été retenus si longuement sur le banc de touche diurne. Ils se nichent dans des détails simples : une position plus avachie ou penchée, une plus grande variété dans les expressions faciales, un ou plusieurs verres de trop, l’excuse pour un dessert plus gourmand qu’il ne serait sage à l’accoutumée. Le dîner est à considérer comme une voie d’accès à l’établissement d’une certaine connivence. Même en se limitant à une approche professionnelle, cette dernière sera certainement plus sensible, plus aboutie, au cours d’un bon dîner au déroulement fluide et enjoué. D’autres clés, plus personnelles alors, se glisseront dans les conversations. Des clés précieuses. Parfois même celles de chambres. C’est également l’occasion de repérer les indiscrets, les fouineurs et les éventuels fouille-merde.

Cette auberge ne fait pas exception, il y en a là aussi une petite brochette : ce sexagénaire bien en chair, dans son coin, avec le regard tantôt fuyant, tantôt inquisiteur, ce quinquagénaire un peu rigide et pédant, apte à rapidement dispenser des leçons, ou cette récente quadragénaire qui semble bien trop observatrice pour ne pas être à l’affût. Pour ce séjour, ce sont ces derniers qui auront droit à une radiographie complète. Analyse des risques oblige.

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