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Joseph Midaloff

Chambre 12

Si la photo est bonne

Franchement ! L’Auberge des Blogueurs, c’est l’Auberge du Bonheur ! Quand je vois tous les clients qui arrivent ici plus ou moins fracassés et qui repartent avec la pêche, je suis scié. Bon, peut-être pas Émile c’est vrai, mais si ça se trouve je lui ai rendu service, c’est pas bon de garder les secrets, ça finit toujours par te revenir à la gueule.

Un à qui ça ferait du bien un séjour ici c’est Thierry. Hier j’ai bouffé avec lui à Bourg. Petit moral mais j’espère l’avoir un peu requinqué avec mon panier de bonnes choses achetées à la fruitière de La Pesse sur mon chemin. On va continuer à s’écrire et je retournerai sûrement déjeuner avec lui avant de rentrer à Stains. Ça l’a bien fait marrer quand je lui ai expliqué la proposition de prolongation de mission et mon excuse à la noix. Mais il a raison, pourquoi je leur ai pas juste dit qu’ils aillent se faire voir ? Pendant qu’on parlait je l’ai un peu trop accompagné sur le jaja et j’ai pas l’habitude, vu trop de copains partir trop tôt, côté foie ou en bagnole, j’ai toujours fait gaffe à pas plonger. Je me suis arrêté à la sortie de Bourg et j’ai dormi le temps que ça se tasse. Julie avait préféré me laisser y aller sans elle. Elle disait qu’il serait plus à l’aise si on était que nous deux et qu’il avait besoin de parler.

Elle a pas tort mais je pense aussi qu’elle voulait surtout que je lui fiche la paix pendant qu’elle vidait sa carte mémoire et qu’elle retouchait ses photos. Elle préfère faire ça quand elle est seule. Je sais pas pourquoi parce que même si t’es là dans ces moments-là tu peux lui raconter tout ce que tu veux de toutes façons elle t’entend pas. Je ne sais pas combien de photos elle a prises pendant la randonnée, mais beaucoup. Elle a un peu prêté son appareil à Adèle aussi ; ce matin elle m’a dit que la gamine avait un bon œil (le bon œil ça voulait pas dire la chance, elle parlait côté cadrage et tout).


Elle a peut-être un bon œil mais je dirais qu’elle a surtout une langue bien pendue et des bonnes jambes. Avant de partir elle nous avait tous passés en revue sur le parking pour voir si on avait la tenue et les chaussures qu’il faut, sérieuse comme un pape. Je me serais cru revenu pendant mes classes, à part qu’elle aboyait pas tout de même. Pendant la rando, remontée comme un coucou : et que j’explique au guide par où il faut passer, et que je vais chercher les traînards, et que je te remonte la file, et que je t’explique les traces d’animaux. J’aimerais pas avoir à payer les piles de l’engin.

À côté l’autre môme faisait presque calme. Très calme le premier quart d’heure déjà, vu qu’il faisait à moitié la gueule d’être là et encore pire quand il a vu qu’il n’y avait pas de réseau. Mais finalement il a fait comme la moufflette — au régime du dessous quand même — et a arrêté de se plaindre. Il est même devenu joyeux même quand elle l’a poussé sous la cascade. Quand les parents l’ont vu tout mouillé et ont commencé à râler, j’ai voulu leur dire que c’était pas sa faute mais Julie m’a fait signe de fermer ma bouche. Il fallait lui laisser le rôle de bon copain elle m’a dit après, et le laisser dire qu’il s’était mis comme ça tout seul.

Elle s’y connaît en mômes ma Julie vu que c’est son métier. Je sais pas comment elle fait quand elle en a trente de ce modèle en même temps. Moi à la fin de la journée j’étais bon pour la civière et c’était pas à cause de la marche.

Un qu’a pas dû se faire prier pour aller se pieuter à cause de la marche, c’est Côme. Pas le bébé, l’autre, celui avec qui on avait dîné à la table de collectivité au début qu’on était là et qui n’avait pas desserré les mâchoires de tout le repas. « Côme l’ancien », comme l’appelle Henri. On s’appelle par les prénoms et on se tutoie maintenant en principe. Je dis en principe parce que ça m’étonnerait pas qu’il ait oublié dès qu’on est rentrés. Ça n’a pas l’air d’être trop son genre de tutoyer, mais dans la voiture en allant à Choux je me suis dit : merde Jojoff faut lui laisser sa chance, faut faire confiance à l’instinct de Natou.

C’est-à-dire aussi qu’il a dit qu’il venait de perdre sa mère et ça me fait toujours quelque chose, même si il a mon âge ou plus et pas les onze ans que j’avais quand j’ai perdu la mienne, c’était quand même sa maman. Je l’entendais bien à sa voix que c’était sa maman. C’est pas tout le monde, il y en a ils ont une mère mais pas une maman. Enfin bref, Côme c’est pas le marcheur du siècle on va dire, alors on faisait beaucoup de pauses pour lui laisser le temps de nous rattraper et les mômes pétaient une durite et Adèle nous faisait son numéro de chien berger à lui courir autour jusqu’à ce qu’il avance, mais il faisait bonne figure, faut lui reconnaître ça. À la fin il avait même l’air content de sa journée. Il a dû être soulagé de pouvoir se poser à la grande pause pique-nique. Julie est allée parler bouquins avec lui et moi j’ai causé avec ma Natou qui avait plein de trucs à me raconter.

Eh bé le Toni c’était pas exactement un enfant de cœur dis donc ! Natou a bouché les trous de mon retard d’infos et j’en avais raté plein. Une famille de maffieux, des réglements de comptes où le père de Natou aurait bien pu être descendu par ce type ou sa famille et l’arrestation de tout le clan il y a quelques semaines. Et c’est pas tout : si ça se trouve c’est Toni lui-même qui aurait dénoncé la famille pour protéger Natou ! Ça fait film chiqué de dire ça mais quand on y réfléchit bien, ça se tient comme j’ai dit à Natou. Un sale type mais pas 100% sale type. Elle voit le bon, vu qu’elle est comme ça la Natou elle voit toujours le bon chez les gens. Le gars il devient de plus en plus comme les yeux de Natou le voient alors quand il faut, il empêche qu’il lui arrive du mal même si ça lui coûte quelques années de zonzon. Quand on connaît Natou ça semble tout de suite le plus logique.

Natou croyait que je disais ça pour lui faire plaisir et parce que je l’aime bien. Alors j’ai fait une manif, ouais une manif pour Natou. J’ai motivé les collègues et j’ai gueulé : « Viva Natou ! » et tout le monde a repris en chœur, même le guide, même la cliente qui s’appelle Julia et qui n’est pourtant pas très causante. Je l’aime bien celle-là, le genre qui la ramène pas, mais alors pas du tout, mais tu sens que si tu vas la chercher tu la trouves. Une Bretonne quoi. Pendant la rando elle a fait plein de photos elle aussi et elle ramassait des tas de petites choses qu’elle mettait dans sa poche-banane. C’est peut-être elle qui a fait l’herbier qui est dans la bibliothèque ? Julie a fait des super portraits d’elle, il faudra qu’elle lui montre, elle a fini de les développer ce matin. Hier elle avait pas pu finir à cause de la vidéo.


Je l’avais trouvée en rentrant de Bourg, l’air tout chiffonné, devant l’ordinateur. J’ai cru qu’elle n’était pas contente de ses photos comme parfois. Mais c’était pas ça, c’est qu’en vidant sa carte elle avait aussi récupéré la vidéo qu’elle avait prise lundi soir d’une femme qui nageait et qui était sortie de l’eau et après elle avait dansé sur le sol au bord du lac, comme avec un amoureux imaginaire. On se promenait par là. On s’était dit que ça plairait aux filles, la danse ressemblait un peu à ce qu’on avait vu quand Virginie nous avait invités à un spectacle au Théâtre de la Ville. Des danseurs japonais, Sankaï Juku, c’était drôlement bien.

« J’ai voulu la visionner pour voir si je reconnaissais la femme qui dansait et c’est là que j’ai compris, Jojoff. Regarde. »

Elle s’est assise à côté de moi sur le lit, l’ordinateur sur les genoux, et elle a relancé la vidéo. Cette fois j’ai reconnu la femme, c’est la grande qui court le matin. Et Julie avait raison, elle ne dansait pas du tout en fait. Il n’y avait rien dans son regard, ses yeux c’était comme un grand trou vide. Elle pleurait mais avec un cri qui veut pas sortir, exactement comme les danseurs japonais. Elle était là mais pas là, je sais pas expliquer. Ça faisait mal au ventre toute cette douleur qui reste à l’intérieur.

On en a parlé avec Julie, on était pareil, on se sentait mal d’avoir vu ça, encore pire que si on l’avait vue toute nue. On ne savait pas quoi faire. Sûr qu’on n’allait pas envoyer ça aux filles ni à personne. J’ai dit « faut le supprimer » et Julie a dit oui mais on l’a pas fait. On a dit « demain ».

Tout à l’heure quand je suis passé dans le hall pour réserver les vélos je l’ai vue. Elle était assise sur une banquette moche style valise qui est là depuis le début de la semaine. Les yeux dans le vague mais pas vides comme l’autre soir. Je ne savais pas trop quoi faire. Je me suis assis à côté d’elle sans rien dire, on est restés comme ça quelques minutes. À un moment je me suis lancé :

« Ça m’embête, je sais pas comment vous dire ça mais j’étais au lac lundi soir. »

Elle s’est tournée vers moi d’un coup, elle m’a regardé, elle a regardé mes lèvres avec un air bizarre. Je me suis dit eh oh elle va pas m’embrasser quand même ? Mais non ouf. J’ai repris courage. Allez Jojoff, vas-y.

« On voulait s’excuser ma femme et moi. On n’avait pas compris que vous n’alliez pas bien et on vous a laissée toute seule. On aurait dû venir vous aider, on est désolés. On a cru que vous dansiez, c’était beau. On a pris une vidéo mais on va la détruire bien sûr.

— Toute seule ?

— Pardon ?

— Vous dites que j’étais toute seule ? Et vous avez une vidéo ?

— Euh… oui. Mais la vidéo on va la jeter, vous inquiétez pas.

— Oui c’est bien. Mais avant vous pouvez me la mettre sur une clé USB et me la donner ? Je suis chambre 18.

— Oui on doit avoir ça, d’accord. Comme vous voulez. Je fais ça tout de suite. Nous on est chambre 12.

— Très bien. Je vous remercie. »

Elle s’est levée, elle m’a fait un sourire poli et elle est partie, comme si de rien n’était. T’es trop con Jojoff, qu’est-ce que tu avais besoin de lui dire que c’était beau, comme si c’était un spectacle ? Des fois je me bafferais.

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