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June East

Chambre 17

Déboussolée

Dès le réveil ce matin, je sentais que cette journée n’allait pas se dérouler agréablement. Comme un  pressentiment, une boule à l’estomac. L’impression que quelque chose de grave était arrivé et que je n’allais pas tarder à tomber des nues.

Au petit-déjeuner, l’odeur du café au lait d’Éric me donna envie de vomir, ce qui dans la salle du restaurant aurait été du plus mauvais effet. Je rejouais dans ma tête les repas de la veille. Avais-je mangé un truc qui ne passait pas ? Non. Étrange.

De retour dans la chambre, le goût du dentifrice me colla la nausée. Ce n’est qu’en rangeant ma brosse dans le verre à côté de ma trousse de toilette que je vis ma plaquette de pilules à l’intérieur. Naaan. Impossible ! Le débarquement des engliches devait avoir lieu ce week-end. Je serai vite fixée.

Ce week-end c’était loin. Trop loin. Surtout avec la peur au ventre.

— Je sors faire un footing.
— Va, cours, vole, mon amour !

Au lieu de prendre le chemin vers la forêt, je fonçais vers Pollox et sa pharmacie. « Oh non, pitié, pas ça ! », en boucle dans la tête.

— Bonjour. Un test de grossesse, s’il vous plaît.
— Vous avez une marque préférée ?
— Heu… non… c’est la première fois.
— Je vous recommande celui-ci. Un petit pipi et hop, la bonne nouvelle !
Je t’en foutrais des bonnes nouvelles !
— C’est quoi le pourcentage de risque de tomber enceinte quand on prend la pilule ?
— C’est rare mais la chose arrive. Bien prise, cette contraception est efficace à plus de 99%.
— Reste le 1% donc.
— Le cadeau du ciel !
Faites-la taire ou je vomis sur son comptoir !

Je payai et repris ma course vers l’auberge. Impossible de faire le test dans notre chambre avec Javot dans les pattes. Je fis un détour à travers la forêt. Une fois la certitude d’être seule, entre deux sapins, je baissai mon bas de survêtement et urinai sur l’objet qui comme un oracle allait m’annoncer la tournure de ma destinée.

Il n’y avait plus qu’à attendre.

En huit ans de pilule contraceptive, cela ne m’était jamais arrivé. Je me faisais des frayeurs pour rien.

Fuck ! FUCK ! FUCK ! FUCK !

Le temps de reprendre mes esprits après avoir vérifié 1632 fois la couleur du résultat avec la légende sur la boite et je me remis à courir. Impossible de rentrer dans l’auberge.

Premier tour du lac. Comment je vais dire ça à Javot ? Est-ce que je dois lui dire ? Mon corps, mon choix. Bordel. Putain, c’est infect de lui cacher ça. Son ex lui a déjà dissimulé un fils, je ne vais pas lui tourner un remake. En même temps, s’il n’y a pas naissance, ce n’est pas pareil. On ne va pas tricoter des brassières à un têtard. Deuxième tour. Si j’attends quinze jours d’être de retour à Paris, ce n’est pas trop tard pour régler le problème ? Un coup de balais, et hop ! Ni vue, ni connue ! La deadline, c’est combien de semaines ? Ça veut dire rester encore trois cents soixante heures avec un alien dans le bide. Troisième tour. Au moins je suis sûre que c’est lui le père. Javot papa ! T’y crois, toi ? Deux pour le prix d’un ! Ça va lui faire un choc. Et s’il veut le garder ? Non. C’est mieux si je ne lui dis pas. J’ai toujours dit pas de gosse. Pas après ce que j’ai vécu avec mon géniteur. Arrête de dire des conneries, Javot n’a rien en commun avec lui ! Quatrième tour. Et le tournage du film de Garcia en octobre ! Ça se verrait ? Non, je ne peux pas le garder. Cinquième tour. Il va vouloir le garder, c’est certain. Y a qu’à le voir avec les gosses. Putain, t’as déjà Pierre ! Et si je le garde, c’est l’obliger à rester avec moi ? Tu parles d’un coup de pute ! Et s’il croyait que je l’avais piégé. Sixième tour. Et puis, si c’est pour qu’à douze ans je ne comprenne pas un mot de ce qu’il me raconte, merci du cadeau. Pourvu que ce soit une fille. Mais non, merde, Élisa, fille ou garçon, là n’est pas la question ! Septième tour : Si un jour tu veux un enfant, crois-tu vraiment que tu trouveras un meilleur père qu’Éric ?

Putain de lac. Je suis morte.

Il était déjà midi quand je rentrai dans le hall de l’auberge avec l’espoir de pouvoir déranger Jeanne. Sorry Natou, mais je t’imaginais trop exploser de joie au beau milieu du restaurant devant tous les clients. En sortant des toilettes où je suis allée me rafraîchir (et jeter à la poubelle les preuves de mes infortunes), je vis Adèle, songeuse, assise sur un canapé-banquette d’un goût tout à fait discutable. Mon appréhension à regagner ma chambre avait trouvé une diversion. Je m’installai à côté d’elle.

— Oh bonjour Élisa ! Ma-de-moi-selle East, pardon ! Maman n’aime pas trop que j’appelle les clients par leur prénom. Tu vas bien ? Tu m’as l’air un peu à l’ouest, dit-elle en balançant les deux boussoles qu’elle tenait dans ses mains.
— Bonjour Mistinguette. J’ai un peu forcé sur le footing, mais ça va. Ça ira. Juste un peu déboussolée. Et toi ? Tu me sembles bien soucieuse. C’est la reprise de l’école qui te chagrine ?
— Non, j’aime bien l’école. Je suis embêtée avec ces deux boussoles. C’est une de trop ! Je n’arrive pas à me décider sur celle que je vais garder avec moi dans mon sac. Tu en veux une ? Elle pourrait t’aider à garder le cap.
— Fais voir ? Hmmmm, ce sont en effet deux superbes boussoles. Difficile de choisir la plus belle. Je comprends ton hésitation.
— Je les ai eues en cadeau à mon anniversaire. Celle-ci c’est Gaston qui me l’a offerte, et celle-là c’est sa copine, Hugo. Enfin, Ma-de-moi-selle Loup ! Et chut, je ne t’ai rien dit, je ne suis même pas censée être au courant, mais je vois tout, hein !
— Cela va nous aider à trancher ! Qui préfères-tu entre Gaston et Hugo ?
— Trop facile ! Gaston ! Et puis lui, il restera toujours dans ma vie.
— Et bien voilà, tu as la réponse à ton dilemme.
— Ben oui, c’était évident en vrai ! Tiens, je te donne l’autre alors.
J’observais la boussole que la petite m’avait remise. Je la fis tourner un peu dans tous les sens avant de lui rendre.
— Je te remercie, Adèle, mais ce ne serait pas très gentil pour Mademoiselle Loup. Elle serait triste d’apprendre que tu as donné son cadeau à quelqu’un d’autre. Ça ne se fait pas.
— Oui, tu as raison. Je vais la garder précieusement au fond du tiroir de mon bureau… Tu es certaine, dis ? Parce que je ne voudrais pas que tu te perdes.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Je viens de trouver une toute petite bonne étoile pour m’indiquer le chemin…
— Bon, ça va alors.
J’attrapais Adèle pour la serrer fort dans mes bras et lui déposer une bise sur le front.  
— Hé, serre pas si fort, tu vas m’étouffer !
J’abandonnai la gamine sur sa banquette et me ruai vers l’ascenseur qui tardait à arriver. Pas le temps d’attendre plus longtemps. Deux étages à grimper les marches deux par trois. Fais gaffe, Élisa, pas le moment de te  tordre une cheville ou de te ramasser par terre.

Éric était dans la chambre. Il m’attendait pour le déjeuner.

— J’ai quelque chose à te dire. C’est peut-être mieux si tu t’assois avant.
— Je te préviens, je ne supporterai pas une autre gifle.

Je pris sa main et la posai délicatement sur mon ventre.

« Il se peut qu’à l’intérieur il y ait un petit acteur ou une future réalisatrice de talent ! »

Ces yeux s’arrondirent avant de se couvrir d’un voile humide d’émotion tandis que je passai tendrement ma main dans ses cheveux.

« J’espère que tu n’as rien au programme de cet après-midi. Il faudrait qu’on aille à Bourg trouver un gynéco ou un labo pour confirmer un test de grossesse. »

Il déposa un baiser sur mon ventre.

« Alors, heureux ? »

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