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Paul Dindon

Chambre 20

Un dindon à Paris


Je me suis beaucoup accoudé aux balcons de pierre du Pont-Neuf, j’ai jeté mes questions existentielles dans les remous de la Seine et n’ai repêché aucune réponse tangible. Mes pas m’ont souvent porté vers les bars du Marais. J’y trouvais le réconfort dans la boisson et la compagnie d’inconnus cherchant eux aussi l’âme sœur ou l’amant, ou la quête ou la fuite, ou simplement un bon moment. Je n’y trouvais pas davantage de réponses mais je m’étourdissais de conversations, je préférais meubler ainsi mes nuits que tourner en rond dans ma « cage à dindon » rue de Longchamp à Trocadéro.

La nouvelle n’avait rien de rocambolesque – elle était d’une effroyable banalité – et pourtant elle avait secoué, que dis-je, ébranlé le doux confort de ma vie parisienne. Je me retrouvais sans emploi à cinquante-cinq ans. Sylviane, ma désormais future ex-patronne, s’en voulait de ne pas m’en avoir parlé plus tôt. Ce qu’elle considérait d’abord comme une proposition d’achat invraisemblable est vite devenue une évidence, une urgence.

Le Fer-à-Cheval, bar apprécié de nombreux fidèles à Bonne-Nouvelle, arborerait bientôt le calicot « changement de propriétaire ».

Côté perso, elle n’était pas propriétaire de ce bel appartement avec vue sur la Place de la Bastille, elle n’en était même pas locataire, tout juste hébergée gracieusement par un ex-mari protecteur. Mais voilà. Le bienfaiteur venait de décéder, victime d’une trottinette à l’angle de la rue du Pont aux Choux et du boulevard des Filles du Calvaire, ça ne s’invente pas. Sa belle-famille lorgnait à présent sur ce précieux bien immobilier qui avait hébergé tant de fêtes. Un conducteur de trottinette avait signé sans s’en douter la triste fin de l’existence bienheureuse de mon amie dans son cocon au dernier étage du 46 boulevard de la Bastille. Bref, la précarité de Sylviane avait fini par lui sauter aux yeux et elle s’était jetée corps et âme sur la première proposition d’achat du bar dont elle était propriétaire, des murs et du bail commercial – une aubaine. Oui, il lui fallait vendre le Fer-à-Cheval, et vite.

« C’est ballot, tu es médium et tu n’as rien vu de tout ça.

— Oh tu sais, le cordonnier est toujours le plus mal chaussé et ses proches portent de pauvres espadrilles toutes élimées.

— T’es con, a-t-elle répliqué en tirant sur son « joint de convivialité », comme elle dit. Je ne m’inquiète pas pour toi. Je te connais. Tu t’en es toujours sorti, tu vas t’en sortir.

— Mouais.

— Mais si. Il y a ce projet d’émission sur une radio importante dont tu m’avais parlé. Il y a ce gars que tu meurs d’envie de revoir dans le Jura. Tu es plein de ressources, mon Paul.

Et posant sur moi son regard piquant, malicieux, elle m’a tendu le trousseau de clés de sa BM :

— Onze ans de bons et loyaux services méritent bien un cadeau. Tiens, prends ! »

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