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Pétronille Delatour

Chambre 18

Au beau milieu de l'été

Mardi 1ᵉʳ septembre 8:02

— C’est Hugo ! Vous allez bien Pétronille ?

Je poussai un soupir de soulagement. J’ouvris, avec le peu d’assurance dont j’avais la force et je la vis, souriante et vive s’inquiétant de mon absence à l ‘exercice du matin et dans la salle du petit déjeuner. Je la rassurais de mon mieux, je n’étais pas très à mon aise. Elle m’a semblé le remarquer.  La conversation fut plus intime, je lui racontai la raison de ma présence à l’auberge, succinctement, sans m’appesantir sur…, les détails. Nous nous sommes promis un déjeuner, une nouvelle fois. Elle m’est étrangement sympathique et si mystérieuse à la fois.


Les détails ! Sont-ce vraiment « des détails » qu’un frère inconnu et l’accident du lac ? `

J’essayais de reconstruire la soirée d’hier, mais la mémoire faisait défaut. Là, sur la table les deux bouteilles d’apéritif, qui avaient échappé à ma folie, projetaient sur le mur au gré des rayons de soleil, deux yeux noirs et sévères qui me jetaient sans ménagement un air de reproche nourri. Je les rangeai dans mes bagages, comme si ne plus les voir pouvait adoucir ce sentiment de honte et de culpabilité qui m’envahissait. Pétronille vous devenez folle, comme votre mère ! Ce souvenir de mère se balançant sur sa bascule, s’imposait à moi, sans repos.


Mercredi 2 septembre 19:00

J’ai préféré rester dans ma chambre toute la journée. Mme Lalochère toujours aussi discrète m’a fait monter un panier repas sans poser de questions. J’ai donné pour Mlle Hugo un mot l’informant que j’avais des affaires à régler et qu’elle ne s’étonne pas de ne pas me rencontrer. J’avais besoin de ce temps seule.


Jeudi 3 septembre 11:00

Je suis descendue ce matin à la réception pour demander qu’on veuille bien me préparer ma note pour le surlendemain. J’espérais ne rencontrer aucune lèvre tuméfiée. En attendant Madame Lalochère qui vaquait à ses obligations, je m’assis dans un coin, sur une hideuse banquette, qui pour sûr, m’épargnerait les regards de la clientèle.

Un petit bonhomme dont la figure avait le faux air d’un chanteur pour dame au regard triste qu’écoutait mère, s’assit à mes côtés.

Il s’adressa à moi après quelques minutes de silence poli et me dit avec beaucoup de gentillesse et très embarrassé qu’il m’avait vue lundi soir seule au lac, qu’il y avait une vidéo. Seule ? Je regardais ses lèvres, il eut un léger mouvement de recul, mais elles étaient intactes. J’en fus soulagée.

Il me parla d’une belle danse, de sa femme, et du fait qu’ils allaient jeter la vidéo. Je lui demandai à la voir et remontai dans ma chambre aussi dignement que je pus.

Il est venu tout à l’heure me la remettre.

Les images défilent, foudroyantes. Je suis seule sur la plage, me balance d’avant en arrière, d’avant en arrière, les yeux comme deux trous noirs… ma tête chavire, je vais sombrer mais me raccroche à un être imaginaire, un cri essaye en vain de déchirer le ciel et je cours à perdre haleine.

Et puis, plus rien.

Le goût du sang dans la bouche.


Ce soir, le miroir de la salle d’eau me renvoie l’image d’une femme que je ne connais pas. Je voudrais lui parler, mais je ne peux pas. Je remarque sur la joue droite une légère enflure. C’est douloureux mais cela ne m’avait pas préoccupée jusqu’à cet instant tant mon corps tout entier n’est que douleur.

J’ai relu, attentivement et le plus calmement possible la lettre de mère. Elle y disait sa solitude lors du départ du colonel, son amour pour moi et son penchant pour un jeune maître de chais au beau milieu de l’été, leur bonheur, sa joie, sa peur à la naissance de l’enfant et le retour du général presque 3 ans plus tard, qui ne pouvait, pour sa carrière, s’encombrer d’un bâtard.

Ce mot… Dieu que je hais ce mot.

Je recouvre lentement mes esprits, j’essaye de ne pas me blâmer, de ne pas la blâmer, de me laisser du temps. Je me souviens de cette ferme où nous allions visiter un couple et un nourrisson à qui je faisais moult grâces et beaucoup de baisers. C’était lui. Elle l’avait placé là, chez de très aimables personnes, me disait-elle, qui désespéraient d’un enfant et l’avaient plus tard, adopté. Elle avait subvenu à ses besoins jusqu’à ses 20 ans, il avait fait des études, était parti à l’étranger et n’était pas revenu, à sa connaissance. Nulle part, son nom.

Je compris tout, au fil des mots. Son silence, sa souffrance, et les larmes coulèrent doucement emportant mon chagrin et mon ressentiment.

Je dois appeler Maître Robert, j’irai le voir demain, régler l’administratif et c’en sera fini. Je ne chercherai pas ce frère, il a le droit de m’ignorer puisqu’il le souhaite, c’est justice, il ne me doit rien, c’est moi qui lui dois tout.

Je vais maintenant essayer de dormir, j’ai besoin de repos, demain le jour se lèvera de nouveau et j’irai prendre un peu d’exercice.

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