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Hugo Loup

Chambre 19

Take it easy


Depuis l’installation d’une table de convivialité, je m’étais promis (à Cat surtout, en fait) d’essayer, au moins un repas. Lundi soir je me suis jetée dans le grand bain, sans les petites bouées aux bras. Nous étions neuf. Julia est arrivée juste après moi. Comme je n’aime pas particulièrement ce genre de tablée où personne ne se connait, j’avais, stratégiquement, choisi de m’installer à un bout. Julia s’installa en face de moi. Nous fûmes rejointes rapidement par une nouvelle résidente, Caroline. Puis un homme seul, Arsène. Un drôle de couple, en âge je dirais un père et sa fille (trentenaire quand même), mais à les voir ensemble, difficile de nommer leur lien. Enfin une famille, les parents et leur jeune pré-ado, à peine plus vieux qu’Adèle, le Nicolas. Toujours le nez dans son téléphone. C’est un gamer. Alors on a un peu parlé de Minecraft. J’ai bien vu qu’il était déçu parce que je ne connais pas la 1.6. Nous jouons sur un serveur alternatif, pas vanilla. La Wolfsteam sur le serveur Spigot et son hébergement maison, il faudra que je lui montre.

Comme d’habitude quand je parle de ma sororie, il y a deux teams, ceux qui en rêvent et ceux qui en ont… Deux regards différents, deux sortes de commentaires. Maintenant j’ai l’habitude alors ça me fait plutôt rire. C’est aussi le cas quand les gens comprennent quel est mon prénom. Nicolas, lui, du haut de ses 12 ans (je crois avoir saisi ça au passage) a été cash. Un peu trash aussi. Je n’ai pu retenir un froncement de sourcil à la référence d’Hugo le Zéro. En fait c’est drôle. Il le porte bien son surnom le gamin en question, en plus.

Je crois que j’ai beaucoup trop parlé de moi avec Julia et Caroline. C’est venu tout seul. Toujours mon problème de dosage.
J’ai surpris plusieurs regards admiratifs de Caroline. Cela m’a… troublée ? Génée ? Je ne comprends pas. En quoi ma vie et/ou moi sommes-nous différents ? Pas banal c’est souvent ce qu’on me répond. Je ne crois pas plus à la banalité qu’à la normalité. Concepts subjectifs.

Arsène a discuté histoire avec Nicolas. C’était très intéressant ses propos sur Hassan ibn al-Sabbah, rebondissant sur Assasin’s Creed. Nous en avons parlé avec Paul, l’aîné de mes neuveux lors de sa lecture de la série L’Assassin royal [1]. Sa représentation en Umbre Tombétoile. Montrer à Paul les sources réelles de la fiction. Il semble vouloir suivre mes traces littéraires ce jeune homme. Fière, moi ? Oui un peu j’avoue…

J’ai passé un bon moment. Pourtant je sais que cela n’est pas fait pour moi ce genre de chose. On ne profite pas des gens autour de soi. Eparpillement. Et puis je préfère les petits comités. J’en ai soupé des grandes tablées familiales et/ou amicales. Il n’y a qu’avec mes compagnons d’armes que j’aime ça. Autre ambiance.


Mardi matin, je n’ai pas croisé Pétronille. Quand je suis descendue pour le petit-déjeuner elle n’était pas là non plus. Un peu inquiète, un peu frustrée de ne pas la saluer d’un geste, furtifs sourires échangés, comme chargés de promesses. En remontant, j’ai frappé à sa porte, décidée.
— C’est Hugo ! Vous allez bien Pétronille ?
Elle m’a ouvert, en nage. J’ai vu, derrière elle ses haltères sur le sol.
— Vous êtes en plein entraînement, je ne vais pas vous déranger…
— Entrez. J’avais fini…
J’en doute un peu mais j’entre quand même. Elle a le teint pâle, faisant ressortir ses cernes noirs. Mauvaise nuit. On est là debout toutes les deux au milieu de la chambre, sans savoir quoi dire.
— Tout va bien Pétronille ?
— Oui…
Dire ce oui fermement avec la voix en suspend à la fin ne me convainc pas. Pourtant, je n’insiste pas. J’embraye sur son matériel de musculation. C’est impressionnant. Cette femme m’impressionne. A chaque nouvelle découverte un peu plus. Nous avons un terrain neutre pour échanger. Je regarde machinalement par la porte fenêtre, la vue sur les montagnes boisées. Je ne m’en lasse pas. Du coup, on migre sur le Jura. De fil en aiguille, installées à même le sol, en tailleur, la conversation prend une autre couleur. A demi-mot elle me parle du motif de son séjour ici. La lecture du testament de sa mère. Elle ne le montre pas, ne le dit pas, sa peine n’est pourtant pas loin. Elle est tout en retenue mais vibrante derrière. Quelque chose ne semble pas facile à vivre en dehors du deuil d’un parent.
Je lui propose de déjeuner ensemble. Elle accepte. Nous ne fixons rien, et j’aime ça. Comme une promesse et sa surprise au bout.


Hello Gaston !

… on se voit et qu’on parle par SMS que je vais me priver de t’écrire un mail.

Parfois un SMS ne suffit pas pour te dire comme j’apprécie nos moments. Ces marches dans la forêt, tranquilles, profitant de la nature. Nos conversations parfois sérieuses, parfois rieuses, futiles aussi. Ces petits textes courts qui vont à l’essentiel, souvent plein d’humour. J’aime tellement lorsque tu conclus, comme une capitulation par un “A vos ordres Sergent !” Je sais qu’inévitablement, quelques heures plus tard tu reviendras à la charge. Nos pirouettes-cacahuètes. N’as-tu jamais songé à t’inscrire dans une académie d’escrime ? Nos mails durant ton séjour là-haut dans le Nord, quand nous nous dévoilions à l’autre.
Que veux-tu, j’aime tes mots, les écrits comme les murmurés…

Tu m’as totalement surprise lorsque tu m’as demandée de t’accompagner au BBQ d’Henri. Tu es sûr de vouloir qu’on y aille ensemble ? On peut simplement s’y retrouver…
Jusqu’ici nous ne nous sommes pas inquiétés, embarrassés, de savoir si on nous voyait, de nous afficher ensemble. Tout était informel en quelque sorte. Là…
Ne va pas croire que je ne le souhaite pas. Bien au contraire. Je serais très heureuse d’être à tes cotés. Tu es prêt à assumer mon comportement quand je suis à tes cotés ? Parce que je ne me retiendrais pas. C’est pas de ma faute si j’ai tout le temps envie/besoin de sentir le contact avec toi. Simplement ça, cela en dit long sur le lien entre les personnes, non ?
Honnêtement, je savoure déjà… pas forcément le BBQ ;-)

Je voulais aussi te demander… Tu m’accompagnerais à Lyon jeudi après-midi ? Je dois voir mes acolytes à Desgenettes. Pas très longtemps. 30 min cela t’irait ? Tu m’y déposerais et reviendrais me chercher. Ensuite nous pourrions jouer les touristes, un peu, pour rire. Tu m’as dit que tu y avais fait tes études. Tu dois connaître de jolis endroits à voir. J’ai envie que nous sortions de notre cadre, fort joli au demeurant. Je n’aime pas spécialement les grandes villes, le monde que cela engendre, et j’ai eu ma dose de shopping à Saint-Claude la semaine dernière.
Je te promets de ne pas t’infliger la compagnie de mes acolytes. Sauf si tu le souhaites.

Tu vois, c’est un tout petit mail.

Je t’embrasse
Hugo


Ce mail est tellement plus facile que la lettre !

Ce soir c’est la pleine lune. Je compte bien aller à la clairière avec mon okedo.

Note

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Assassin_royal

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