Informations sur l’accessibilité du site

Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Règlement de comptes en famille


Vendredi. Jour de pluie. Le temps change vite, ici, dès la mi-août franchie. Prémices précoces d’un automne qui s’impatiente. Les sols, les rivières, les bois, les animaux et les hommes aussi ont besoin de cette eau. Seuls les hommes souvent l’oublient. L’année a été sèche, une fois encore. Personne ne s’en inquiète trop, pourtant. Je ne suis pas certain de pouvoir prétendre faire exception. Ce n’est que lorsqu’il pleut enfin que je me rends compte qu’il n’a que peu plu jusqu’alors. Drôle de biais, encore. Celui-ci me dérange sans doute plus qu’il ne le devrait. Mais il remet en question mon attention à cet environnement si proche, me rappelle l’inconsistance de mes racines, me renvoie à mes inconstances. Qu’elles sont flagrantes, en ce moment. Impossible qu’elles passent inaperçues. Elles me hurlent même au visage à chaque fois que j’ai le malheur de croiser mon reflet. C’est encore une lutte épuisante d’atténuer la multiplicité de mes voix intérieures, bien que je commence à avoir une grande pratique. Je remarque que je fais preuve d’un peu plus d’assiduité et de maîtrise, ces derniers jours. C’est une forme de réconfort. C’est une forme de piège aussi. Combien de fois me suis-je laissé berner par quelques ridicules instants de calme avant une violente tempête ? Impossible de répondre. J’ai cessé d’en tenir le compte depuis fort longtemps. Seulement, aujourd’hui, je ressens comme une impression diffuse d’un meilleur contrôle. Combien de vies me faudra-t-il encore pour entrevoir une possible sérénité ?


Léo avait choisi de profiter de tout ce gris pour aller ajouter de la verdure et des couleurs à la dernière version de sa maquette. Charlie avait vraisemblablement dû bouder un coup sur le moment mais avait elle aussi décidé de se laisser glisser dans le rythme liquide de cet après-midi humide. Elle était installée, paisible, protégée d’un léger plaid, sur le canapé. Elle avait ouvert en grand la baie vitrée qui lui faisait face. Pour laisser entrer les odeurs, les sons polyphoniques que faisait naître cette pluie, parfois légère, parfois dense. Elle était certainement tombée par hasard sur le CD de Miles dans la platine. Elle l’avait laissé, l’avait lancé. Cette sorte de bleu tendait vers le gris. Mais un gris doux et soyeux. Ses cheveux étaient détachés, laissant rebondir quelques mèches indisciplinées sur son nez et ses lunettes, alors qu’elle était un peu distraite à son livre, lorsqu’elle ne regardait pas la chute des gouttes. Attends… De lunettes ?

— Mais… Depuis quand tu portes des lunettes, toi ?

Je venais de la faire sursauter. Elle n’avait pas perçu ma présence pendant cette longue minute que j’avais passée à l’observer.

— Tu m’as fait peur !
— J’ai vu ça, oui. Désolé.
— Depuis cet hiver. Très légère correction, plus contre la fatigue et afin d’éviter les migraines. Ça dépend de ma forme. Et de la lumière ambiante, aussi, un peu.
— …
— Tu t’es souvenu que tu habitais là ou tu t’es juste égaré ?
— Et paf ! Prends ça. Et surtout, n’exagère pas…
— Je sais, je sais. Mais elle était trop tentante pour que je ne te la sorte pas. Et puis on a tout de même passé notre temps à se croiser, depuis ton retour.
— Je peux ?
— Tu peux. Je veux que tu peux. Ça fait longtemps.

Elle se redressa légèrement le temps que je prenne place, puis laissa choir sa tête sur mon épaule, se blottissant un peu plus à la suite de ce geste, ramenant le plaid qui s’était partiellement dérobé.

— On se dispute maintenant, alors ?
— Ça me branche moyen, Charlie. Mais on peut essayer de discuter, par contre…
— Hum…
— Quoi ?
— Rien. Tu as raison. Ça pourrait être une nouvelle expérience fort intéressante.
— C’est malin.
— Je me tais et je t’écoute. À toi de commencer. Je pense que tu as beaucoup à me raconter.
— …


Alors je lui ai raconté. Le pourquoi de ce voyage à Copenhague, rapidement improvisé mais absolument très loin du coup de tête. Je lui ai parlé un peu plus de Einar, qu’elle n’a jamais rencontré, dont elle sait très peu. Ce mathématicien un brin illuminé, passionné par la théorie du Chaos qu’il se faisait fort de décortiquer, d’approfondir, d’expérimenter, d’en présenter les possibles applications dans des secteurs des plus divers. Comment nous nous étions rencontrés, lui et moi, la première fois, dans le cadre d’une conférence corporate organisée par et chez Carlyle. Comment il était venu me débusquer quelques années plus tard, ici, dans notre Jura natal, accompagné d’un British me rappelant terriblement John Steed, le melon en moins, un grand parcours à la City en plus. Et comment, quelques mois plus tard, je me retrouvais à mettre l’argent qui avait survécu à ma descente brutale afin de participer à la création d’une société d’investissement en Suisse. Sans trop savoir pourquoi je me retrouvais à jouer cette partie, m’interrogeant sur l’intérêt de mon rôle dans le plan qui m’avait été présenté. Mais, aussi improbable que cela puisse paraître, il en avait été ainsi. Presque naturellement. Fort logiquement dans l’esprit de Einar.

Dois-je encore cela à l’étoile des Gumowski ? Très certainement. Toujours est-il que notre petite expérience — comme aimait la nommer Einar — connaissait régulièrement de jolies réussites, parfois quelques échecs contenus, mais ne cessait de grossir progressivement et discrètement. De notre trio, seul Nathan en faisait réellement cas. Seul Nathan piaffait souvent d’impatience ou pestait contre la bride qu’il reprochait à Einar de tenir trop serrée. Nathan souhaitait que gig soit cotée, Einar ne le voulait pour rien au monde, moi… euh… je m’en fichais un peu et les trois quarts des échanges entre ces deux-là me dépassaient, de toute manière. Dans le fond, je ne faisais qu’effectuer un boulot identique à celui fait chez Carlyle : dénicher de toutes petites pépites, sur des niches principalement, et avec un fort potentiel. Ce qui changeait, par contre, c’est que je devais discuter de mes choix et de mes critères de sélection avec Einar. Voire, lui raconter dans les moindres détails mon cheminement « logique » ou comment une intuition m’était venue. Ce sont ces longs et houleux échanges qui nous ont fait passer de simples associés à amis, qui m’ont permis de prendre la mesure de la culture et la curiosité sans bornes de ce barbare islandais.

Et puis, un jour, il y a déjà trois ans de cela, nous avons tenté un coup un peu plus gros. Un coup que nous ne pouvions alors assumer seuls financièrement. Il nous fallait de nouveaux associés, de nouveaux actionnaires, asseoir plus sérieusement notre propre capital. En cette unique occasion, Einar a bien voulu lâcher la bride. Nous avons alors assisté à un numéro de très haute voltige de Nathan. Aussi effrayant qu’impressionnant. En quelques semaines seulement, notre affaire avait presque doublé de taille, ou de poids pour être plus juste. Tout a changé, pour moi, à ce moment-là. Il me semblait que notre société était devenue une mini-Carlyle et tous mes vieux démons se sont engouffrés dans cette brèche. J’avais donc souhaité remettre un pied dehors. Être moins présent dans les bureaux, ne plus travailler sur l’ensemble des dossiers, privilégier certains secteurs d’activité dans ma gestion de nos actifs. Ça avait été source de frictions avec Nathan. Einar avait tenu le rôle de juge de paix. Ou de gentil dictateur, puisqu’il était encore en position dominante au directoire. J’ai donc passé de plus en plus du temps à travailler depuis la ferme. À m’aérer la tête quotidiennement, en marchant, chaque jour, quelle que soit la saison, dans ce massif que je ne cessais de découvrir.

La semaine dernière, c’était donc en vue de sortir le deuxième pied que j’avais choisi d’aller chasser Einar sur ses propres terres (d’adoption, merci Inge). Nous avons longuement et lentement arpenté les rues et les parcs de Copenhague afin de trouver un terrain d’entente, un scénario – ou plus exactement un ensemble de scénarios – me permettant de m’extraire entièrement (enfin, presque, sous réserve du maintien d’une participation symbolique) des opérations stratégiques et du directoire, tout en limitant autant que possible les pertes ou la survenue de dangereux jeux de chaises au sein du board. Plus que jamais, j’étais désormais un risque. Il fallait donc me traiter et me gérer comme tel, modifier nos modèles et jouer un maximum de simulation. Pendant ce week-end danois, Einar m’avait avoué qu’il était face à un problème qu’il ne parvenait toujours pas à résoudre à mon sujet : étais-je un détecteur ou un attracteur de cygnes noirs ? À compter de ce dimanche soir, cependant, cette question pouvait être mise en attente. Pour les semaines à venir, j’étais l’incarnation même d’un cygne noir.


Tout le temps du récit, Charlie était restée silencieuse et attentive. Elle m’avait gratifié d’un véritable spectacle d’expressions faciales toutes plus savoureuses les unes que les autres.

— Attends, Gas’… Tu veux dire que…
— Que ?
— Tu veux dire que tu te prépares à faire de moi une multimillionnaire ?!
— Holà, Charlie ! Ne t’emballe pas trop non plus, tu veux ? Ces millions, dans les faits, n’existent à l’instant t que sur le papier, la fibre, le silicium et d’autres saloperies électroniques. Ils fluctuent. La plupart du temps, ils sont impalpables. Et même si tu parvenais à tous les matérialiser d’un coup, tu n’arriverais même pas au petit doigt de pied de Gates, Bezos ou consort, tu sais…
— Mais tout de même…
— Oui. Tout de même. Mais je te fais confiance, à toi, pour ne pas perdre la tête à cause de ça. Et puis, il faut voir ce que tu souhaites faire vis-à-vis de votre grand méta projet commun, à Bouclette et toi. C’est important. Tout sauf anodin. Vous allez avoir le temps d’en discuter entre vous. Mais pas énormément, non plus. Je vais devoir vous presser un peu, bien malgré moi, pour que nous puissions sélectionner et actionner les bons leviers.
— Mais… Et toi, dans tout ça ?
— Moi quoi ? Tu penses vraiment que je vais finir sur la paille en faisant ça ? Serais-tu encore naïve, ma chère sœur ?
— …
— J’ai une bonne réserve, va. Je dépense assez peu, maintenant, je te rappelle. Entre les dividendes déjà amassés, et ce que je compte me ménager personnellement sur ce ticket de sortie, même une fois que je me serai fait tondre par le fisc, je ne serai pas à plaindre. Ne t’inquiète pas pour moi.
— C’est dingue, tout de même… Je ne comprends pas tout, je crois…
— Moi non plus, va. Mais je sens que je dois le faire. Et puis j’ai le privilège d’avoir un tel choix. C’est compliqué à expliquer. Une grosse part symbolique plus que logique…
— …
— Je crois que j’ai choisi de me laisser une chance.
— Une chance ?
— Oui. Celle de me faire confiance.
— …

Haut de page