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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

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Je crois qu’on a tous des a priori, positifs comme négatifs, sur de grands sujets comme sur des détails bêtes. Jusqu’à mardi en tout début d’après-midi, j’en avais un sérieux concernant ces scènes de retrouvailles, au cinéma. Ces clichés qu’on nous ressert plus ou moins bien réchauffés dans chaque romance, où l’un revient et l’autre se précipite. Ça fend la foule. Ça s’embrasse. Ça s’enlace. Qu’importe ce qu’il se passe autour. Le temps s’arrête. Chabada-bada. C’est mièvre. Ça dégouline de guimauve. Bref. Une des quelques scènes cinématographiques types qui me laisse de marbre. Et encore. Lorsqu’elle ne m’ennuie pas profondément.

Vous voyez bien le tableau, j’espère ?

Ouais. Eh bien je vais devoir réviser un peu mon opinion. Ou bien nier en bloc tout témoignage éventuel de mon arrivée à l’aéroport de Genève, ce mardi 25 août 2020.

Je savais qu’elle comptait être là. Elle me l’avait écrit. Noir sur blanc. Nos e-mails s’étaient croisés juste avant mon embarquement. Ils s’étaient frôlés. Amusante chorégraphie de nos échanges, surprenant unisson de nos mots.

Au milieu des autres passagers, mes yeux la cherchaient. C’est petit, une Hugo, tout petit. Avec ce monde, j’avais peur de passer à côté. Je ne me le serais pas pardonné. Pas ça. Pas aujourd’hui. Pas en ce moment. Même si je ne comprends pas, même si ça me dépasse, elle est cette petite bulle d’oxygène qui change tout, celle à laquelle on s’accroche pour retrouver la surface lorsqu’on s’est aventuré dans des eaux trop sombres, trop froides, trop profondes.


Et là… Légèrement en retrait, je la vois, nos regards s’accrochent. Son visage s’illumine. Probable que le mien n’est pas en reste, la surprise de la voir en uniforme en prime. Et puis. Plus rien n’existe. Nous sommes cette fichue scène cliché. Et c’est bon. Tellement bon. Putain. Comment j’ai fait pour tenir quarante ans sans vivre ça. Elle est déjà dans mes bras. J’ai déjà tout lâché pour pouvoir la soulever et la garder tout contre moi. Et, entre deux baisers, je m’entends lui murmurer Tu m’as manqué. C’est fou comme tu m’as manqué…. Je ne vois que ses yeux gris, ses lèvres rosées, son sourire léger et gourmand.


Nous avons dû endurer encore un peu l’attente au sein de ce terminal trop peuplé. Le temps pour moi de récupérer ce sac de voyage que je n’avais pas à l’aller et qu’il m’avait fallu consentir à acquérir. Nous ne nous lâchions plus. Par la main. Par le bras. Par la taille. Par les épaules. Nous nous accrochions l’un à l’autre. Comme si nous étions aimantés. Faut dire que je ne voulais surtout pas prendre le risque de l’égarer, de la laisser filer, ma petite bulle.

Nous avons croisé des regards surpris, intrigués, amusés, jusqu’au parking. Peut-être même quelques regards jaloux. Et puis, subitement, elle m’a fait face en me tendant les clés de sa voiture, signifiant sa reddition de la manière la plus explicite possible. Le jeu reprenait. Le coup d’envoi venait d’être donné. Et à moi de me démerder avec ça.

Je n’ai pu qu’éclater de rire.
De surprise et de joie.
Comme un enfant.


La manœuvre d’exfiltration a débuté dès que nous avons retrouvé la lumière naturelle du jour, alors que j’extrayais le Land Rover de cet amas de béton, d’acier et de verre. Je n’ai pas cherché à m’engager au plus court. J’ai croisé son regard interrogateur auquel j’ai répondu par un sourire entendu qu’elle me rendit dans la foulée. Direction les berges du Léman, côté français. Ça me paraissait plus simple. J’ai ralenti dès que nous avons commencé à longer quelques sous-bois de bord de rive. À l’affût d’une percée que je soupçonnais trouver. Forme d’intuition. Nous avons roulé un peu plus longtemps que je ne l’aurais souhaité mais, soudain, là, sur ma gauche, j’ai entraperçu la promesse d’avoir envisagé juste. J’ai freiné un peu brutalement. Fait demi-tour en terminant en partie par le talus, plaisir d’un vrai véhicule tout-terrain oblige. Et j’ai remis les gaz jusqu’à retrouver le chemin que j’avais présagé, pour y plonger sans trop de ménagement. Elle me regardait confiante et rigolarde. Nous n’avons dû parcourir que quelques centaines de mètres dans ce sous-bois, avant de tomber sur cette barrière indiquant une propriété privée. Une zone de pêche privée, pour être plus précis. Gagné.

Nous avons laissé et bouclé le Land devant cette barrière que nous avons franchie ensemble. Je lui ai repris la main et nous avons accéléré le pas. Jusqu’à trouver notre petit jardin d’Éden du jour. Il était temps. Plus que temps. Je n’en tenais plus de vouloir la passer à l’inspection.

Elle écopa d’une première réprimande pour « dessous non réglementaires » et comme elle chercha à minimiser en se justifiant, je dus la sanctionner pour insubordination. Sévèrement.

That escalated quickly.

Nos derniers échanges au-delà des murmures se limitèrent à son éclat de rire cristallin alors que je laissais m’échapper un Putain de rangers !.


Il était presque une heure du matin. Je venais de saluer Lulu, fidèle à son poste et à ses habitudes. Comme avec les siamoises, une heure auparavant, j’avais eu droit au sobriquet de revenant qui, cette fois encore, m’avait fait sourire. J’avais dégainé la bouteille d’aquavit que je lui avais réservée, la lui avais posée sur le comptoir en me penchant pour lui claquer une bise sur le front. Tu crois peut-être que j’avais oublié la famille parce que j’étais au Danemark ?. Et je me suis éclipsé. En m’enfonçant dans l’auberge, direction les escaliers.

Je n’avais croisé personne dans les couloirs. Je frappai à la porte de la chambre 19, qui s’ouvrit lentement et en silence sur une beauté de poche, au regard océan ce soir-là, à la chevelure abondante, détachée et sauvage, vêtue d’un simple voile blanc en guise de chemise de nuit. Elle a planté ses yeux dans les miens un instant, toujours avec ce sourire si attendrissant. Avant de m’agripper brutalement par la ceinture pour m’attirer à l’intérieur de son antre, dans un murmure.

— À mon tour de jouer, cette fois…

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