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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Chez Gabriel

L’appartement de Gabriel, c’est tellement lui. Une explosion de couleurs, surtout du bleu, de belles affiches, des objets rapportés de voyage, une cuisine impeccablement fonctionnelle.

« Quand je ferai ma crise d’adolescence, je pourrai venir fuguer chez toi ? J’adore ton appart », s’est exclamée Adèle en découvrant les lieux.

Elle était surexcitée au retour de notre équipée du jour. Ce matin, Gabriel et Manu nous attendaient au sortir du train et nous étions partis aussitôt pour la Tour Eiffel, sans passer par chez eux. Gabriel avait réservé des billets d’ascenseur.

Il avait surtout organisé la rencontre avec son amie Sophie, qui devait nous prendre sur le quai de Bercy, ligne 6. Adèle n’en savait rien et ne comprenait pas pourquoi nous avions laissé cinq ou six métros passer sans les prendre. Quand la rame de Sophie est arrivée, elle était déjà très impressionnée que son oncle connaisse une conductrice mais quand celle-ci lui a proposé de venir dans la loge, ce fut l’extase. On a roulé jusqu’à Étoile, puis dans l’autre sens jusqu’à Bir-Hakeim, Adèle toujours dans la loge et nous derrière, dans le wagon de tête.

Ensuite on a enchaîné les incontournables pour touristes préparés avec la gamine : Tour Eiffel, bateau-bus, pyramide du Louvre, musée Grévin et évidemment on a pris une photo passage du Grand Cerf (coucou Zazie). On en avait tous plein les jambes. Demain on verra selon notre heure de lever et notre énergie. Au moins aller au musée Picasso et de là il y aura forcément une incursion sur l’île Saint-Louis pour une glace de chez Berthillon ou rue des Rosiers pour des falafels.


Après dîner, Adèle s’est rapidement endormie dans la chambre et Manu a déclaré qu’il avait un article à finir d’écrire. Il s’est enfermé dans la petite cuisine, nous laissant Gabriel et moi dans le salon, sur le canapé où ils dormiront cette nuit. On a posé nos verres sur la table basse et la bouteille entamée du vin jaune que j’avais apportée pour le repas.

« Je t’écoute, Crevette. Pourquoi êtes-vous venues maintenant et pas fin septembre comme tu avais prévu au début de l’été ? »

J’ai pris mon verre entre mes mains pour me donner une contenance et puis j’ai raconté tout ce que je ne voulais pas lui dire par téléphone. Denis Carolo, ses tableaux catastrophiques, Gaston qui devait les étudier mais ne m’avait toujours rien dit, les propos de Denis finalement un peu rassurants rapportés par Mme Cantin en partant. Mais, tout de même, mes doutes sur ma capacité à gérer un projet trop gros pour moi, à preuve qu’il avait suffi que je tombe sur ces tableaux pour m’affoler.

Je lui ai surtout dit à quel point j’étais désolée de l’avoir entraîné dans cette affaire et que je me faisais du souci pour l’équipe.

« Je ne comprends pas. Tu avais bien fait une étude budgétaire avant d’acheter ? Je te revois encore avec tes cahiers et ta calculette. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

— Rien, au contraire j’ai eu un taux d’occupation supérieur à ce que j’avais prévu, mais les calculs de Denis, même faux, me font réaliser que je n’ai quasiment pas de marge pour les imprévus. Par exemple si j’avais dû payer toutes les heures de Léo et Charlie quand j’ai flanché je serais dans le rouge pour te racheter tes parts. On ne fait pas marcher une affaire par du bénévolat. Et je n’aurais pas dû flancher non plus. Je n’ai peut-être pas les épaules.

— Attends, attends, Jeanne. Rembobine s’il te plaît. Me… quoi ? Tu veux me racheter mes parts ? »

Il avait l’air… blessé ?

« Ben oui, j’ai fait un plan sur cinq ans, six max, pour que tu puisses récupérer ce qui te revenait de l’héritage. Tu en as au moins autant besoin que moi, ça ne serait pas juste que tu n’en disposes pas.

— Je ne sais pas où on a loupé une marche, Crevette, mais on ne s’est pas compris du tout. Je te repose donc la question clairement et j’attends une réponse aussi claire : est-ce que tu veux me racheter mes parts ? Est-ce que ça te pèse que je sois partie prenante de l’affaire ? Est-ce que tu voudrais en être la seule propriétaire ?

— Mais non c’est pas la question ! C’est pour que tu puisses faire ce que tu veux avec ton argent ! »

Il a lâché un long soupir.

« C’est dingue. On n’en a jamais vraiment parlé parce qu’on croyait que l’autre comprenait la même chose. Crevette, je ne veux pas que tu me rachètes mes parts, je veux qu’elles restent là où elles sont.

— Oh ? Mais…

— C’est mon assurance-vie Jeanne. Contrairement à toi j’ai toute confiance que ça va marcher parce que tu t’es défoncée pour que ça marche, que tu as tout recalculé dix fois, vingt fois. Moi je suis intermittent. Demain, après-demain, qui sait, je n’aurai plus de boulot. Quand je serai vieux j’aurai une retraite de misère. Avec ma part comme tu dis je pourrais acheter un box à Paris. Disons deux au mieux. Placée dans l’auberge, d’ici deux ans, trois ans, ça peut me faire un petit complément de revenus et si un jour je me retrouve vraiment dans la merde, j’ai un point de chute où habiter.

— Ça tu l’aurais de toutes façons !

— Oui mais ce serait toi qui me loges généreusement, ça ne serait pas chez moi.

— Je comprends. Je comprends très bien. Tu es sûr de chez sûr ? Tu ne veux pas réfléchir ?

— J’en suis sûr depuis que je t’ai proposé ma part, andouille.

— Pfiouuuu ! En ben dis donc… »

Nous restons silencieux quelques instants. Je songe tout à coup que ça donnerait la possibilité d’ici quelques années d’étudier l’idée de Lucien… Mais on en discutera plus tard. Un autre jour. Entre associés. Je remplis nos verres.

« On appelle Manu, non ? Le pauvre doit attendre de l’autre côté de la porte qu’on ait fini notre réunion de famille. Manu ! »

Manu nous rejoint. Je lui sers un verre. Nous les levons tous les trois.

« On boit à quoi ? », demande Manu.

« On est tous riches. À peu près. »

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