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June East

Chambre 17

Trois coups

Seule devant le miroir de la salle de bain ce matin-là, je repensais à ce moment précis où la silhouette de maman s’est substituée à celle de Natou qui se vidait de toutes les larmes de son corps. Le film de la vie vous réserve parfois des flashbacks dont on se passerait volontiers.

Bordeaux, 1999, Élisa Hell a sept ans. Elle marche en donnant la main à son père qui est venu la chercher après l’école. Ils trouvent Maman en pleurs, assise sur le canapé du salon. Elle convulsionne tellement que les mots qui sortent de sa bouche sont incompréhensibles pour la petite. Le ton monte entre ses parents. Elle est priée d’aller dans sa chambre. De là, elle entend les cris, toujours plus désespérés pour l’une, toujours plus hargneux pour l’autre. Jusqu’à ce bruit sourd. Implacable. Suivi d’un silence pesant. Élisa regarde par la fenêtre, pétrifiée, ne sachant que faire. La porte de sa chambre s’ouvre. Il lui ordonne d’aller se laver les mains avant de passer à table. Repas sans un mot. Maman est assise, tremblante. Elle tente de dissimuler avec ses cheveux un pansement sur sa tempe. Je comprends qu’elle sait.
— Combien ?, dit-elle. Combien de femmes il y a eu ?
— Pas maintenant
Pendant deux années encore elle a ravalé sa fierté, à faire le dos rond pour préserver les apparences devant la petite bourgeoisie bordelaise. Élisa l’entend encore lui demander si son père voit d’autres femmes, s’il a une conduite suspecte, si elle sait des choses qu’elle doit lui dire. De quoi parle-t-elle ? Comment sa fille peut répondre à cela ? Et surtout…

— Élisa, tu es prête ? Ils vont fermer le restaurant.
— Une petite minute, j’arrive.
— On va devoir prendre le petit-déj à Pollox si tu traines.
Je me maquille peu la journée en dehors des mondanités et des obligations professionnelles. Juste ce qu’il faut pour la bonne mine. J’en ai mis une fine couche supplémentaire ce matin. La couche nécessaire pour effacer les traces des fantômes du passé et être capable d’affronter le présent comme si de rien n’était.


Dans le Hall de l’auberge, j’ai reconnu Ann-Kathrin, la Comtesse Autrichienne. Les photos des magazines ne lui rendent pas hommage, Javot m’avait caché qu’elle était aussi resplendissante. Elle irradiait purement et simplement, une aura de folie alors que j’avais d’elle un apriori de femme plutôt austère et coincée. J’avoue avoir envié sa fraicheur, son calme olympien, son contrôle de l’espace autour d’elle, son assurance. Même sa détermination était palpable. J’aspirai tellement à devenir comme elle. Il fallait que je m’y emploie dès aujourd’hui.

Alors qu’ai-je fait ? Tout l’inverse, comme d’hab’. Je suis partie en roue libre à propos de cette fichue paparazzade, à taquiner Éric devant elle, lui coupant la parole, à balancer des détails intimes. Bref, à la limite de l’insupportable. Il n’aurait manqué qu’un « mon Javot » pour compléter ce tableau de l’amoureuse possessive. Epic fail.

Je fus sauvée du naufrage par l’arrivée d’Akikazi, son compagnon, un homme qui respirait la sagesse et la maîtrise de soi. Ann-Katherin nous a invités à leur table pour partager leurs derniers instants puisqu’ils quittaient l’auberge ce jour même, avec regret sans le moindre doute. Tous deux donnaient l’image de colombes sereines dont l’harmonie ne pouvait être perturbée. On les imaginait se décocher des flèches d’amour au moindre échange du regard. S’ils étaient ensemble depuis vingt ans, leurs âmes avaient dû déjà s’éprendre l’une de l’autre dans des vies antérieures. Exit les Brangelina et les Benifer, il y avait maintenant AKvAki !


— Une envie de faire quelque chose aujourd’hui ?, me dit-il en quittant le restaurant en direction des escaliers.
— Juste je consulte le blog de Natou pour voir si elle s’en sort et je suis à toi.
— Deal !
— Par contre les escaliers, avec mes talons…

Il avisa la cliente qui attendait l’ascenseur, comprit qu’il pourrait difficilement profiter du trajet pour laisser courir ses lèvres et ses mains sur moi et m’informa d’une moue dépitée qu’il était préférable qu’il monte à pied. Un petit baiser furtif pour la route et il disparut.


« Doux Jésus, Marie-Joseph, Sainte-Mère de Dieu ! »
La cage de l’ascenseur venait d’arrêter sa course brutalement. L’éclairage vacilla quelques secondes avant de nous plonger dans l’obscurité.
— Oh Seigneur !
— Me voilà bien, tiens !
Le destin pouvait-il se montrer plus ironique qu’en isolant une fille pas très catholique et une croyante ? J’avais déjà été bloquée dans un ascenseur de cinquante-trois étages. Alors, là, deux, no stress ! La veilleuse rouge nous sortit des ténèbres en donnant à nos visages des allures… diaboliques. Je ne pus réfréner un sourire. J’en profitais pour appuyer sur le bouton d’alarme.
— Nous sommes ici quelque temps. Nous allons pouvoir faire connaissance. Je m’appelle June.  
— Irène-Aimée de Lavernhe. Nous nous sommes croisées plusieurs fois, mais n’avons jamais discuté en effet. Vous pensez que nous allons rester prisonnières longtemps ?
— Non, il faut rester optimiste.
Surtout, ne pas lui dire que si la situation devait durer, nous allions commencer à manquer d’air. Elle avait de la chance, je sortais juste du restaurant l’estomac plein.
— Je quitte l’auberge mercredi et j’ai une kyrielle de choses à faire avant mon départ. Je ne voudrais pas que ce contretemps contrarie mon agenda.
Elle appuya à son tour sur le bouton d’alarme, puis frénétiquement sur tous les autres. Un peu comme ces personnes qui pressaient dix fois le bouton d’appel de l’ascenseur pour le faire arriver plus vite. Je devais intervenir avant qu’elle ne parte en vrille. J’ôtai mes Louboutin pour m’assoir sur le sol de la cabine, où l’air resterait plus frais et respirable. Je l’invitai à en faire de même.
— Vous avez apprécié votre séjour ? Racontez-moi !
— Alors, je suis arrivé le 15 juin…

Tant qu’elle parlerait, elle n’angoisserait pas.

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