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Côme de la Caterie

Chambre 9

C'est une belle journée, chantait Mylène…

Longtemps je me suis couché de bonne heure. (…) J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance [1]

Et longtemps j’ai aimé me lever tard, me prélasser au lit, profiter de ces couvertures ou de cette couette protectrices qui me mettaient à l’abri, à l’écart du monde extérieur, de mes ennemis, de mes démons…

Être dans son lit, c’est prolonger l’enfance, celle d’avant l’âge de raison. C’est chaud, c’est doux, c’est confortable, c’est rassurant.
Je me sentais, et je me sens encore aujourd’hui, invulnérable dans mon lit.

Quitter mon lit c’était et c’est être obligé d’aller affronter les regards : le mien d’abord, puis celui des autres.
Et les autres, étonnamment, forment une seule entité quand il s’agit de regarder un petit gros. Les autres ont un seul et même regard sur un petit gros : goguenard, moqueur, vicieux, déformant et déformé, rigolard, moralisateur, humiliant, méchant.
C’est le même regard qu’on doit affronter quand on a 10 ans, quand on en 18, 30, 45 ou quand on en à 60…
Même si dans le détail, il y a des nuances ou des exceptions ou des regards différents, le petit gros ne voit que ce regard là…
Celui qui le scrute et qui le juge. Qui se moque. Qui fait mal.

Je ne sais plus quel est le titre du livre, Chiens perdus sans collier ? Notre prison est un royaume  ? ou bien C’est Mozart qu’on assassine  ?… mais dans un de ces livres que j’ai lu quand j’étais adolescent, Gilbert Cesbron parle d’un gamin, un petit gros, qui va à la piscine. Seule activité sportive qui lui convient car dans l’eau plus personne n’est gros… 
C’est tellement vrai… même si avant d’aller se réfugier dans l’eau, il faut sortir de la cabine où on s’est déshabillé et faire plusieurs mètres avant d’aller plonger sauter dans la piscine dans une gerbe d’écume qui fait s’esclaffer les autres…

En me levant ce matin, j’ai veillé à ne pas regarder le miroir de l’armoire, juste en face du lit… J’ai décidé que je commencerai bien la journée… J’ai décidé que j’en avais ENVIE.
ENVIE de passer une bonne journée, ne plus penser aux pleurs du baby-Côme qui m’ont pourtant réveillé cette nuit.

J’ai toujours sur moi, soigneusement pliée et bien rangée dans mon portefeuille, cette déclaration de Jacques Brel, [2] qui me sert de soutien quand le besoin s’en fait sentir.
Comme ce matin…

Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques uns. Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier. Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences. Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants. Je vous souhaite de respecter les différences des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir. Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque. Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour, car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille. Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.

Être soi, fier de l’être et heureux.

Alors pour commencer sur ces bonnes dispositions, direction… le petit déjeuner bien sûr !

Quand je suis entré dans la salle Hugo était déjà là, avec, posés devant elle, son jus d’orange et ses céréales. Et un thé, évidemment. Elle semblait un peu ailleurs, même si elle a répondu à mon bonjour. Ce petit sourire léger, indéfinissable… mais qui donne tellement envie de le définir, d’en connaitre l’origine, de le voir s’épanouir… Ce mélange de Lara Croft et de Joconde… Hugo me fascine, m’intrigue… et me fait un peu peur : elle m’entrainerait trop facilement à dire ou dévoiler des choses que je ne veux pas partager…

Ma voisine de la chambre 8, accompagnée par… son père (?) hésitait devant le buffet… C’est marrant comme elle a changé : son bronzage (?) laisserait penser qu’elle est métis plus que “caucasienne”… [3] Je me suis surpris à l’imaginer moins vêtue… De jolies formes, une féminité très harmonieuse… Bref des idées et des appréciations que je suis obligé de garder dans ma tête pour ne pas passer pour un prédateur sexiste… J’aurais pourtant bien voulu lui signifier par un sourire que je la trouvais jolie. Tout simplement jolie…
Qu’importe ! Cette vision cadre bien avec mon humeur du jour. Voir la beauté de la journée, c’est aussi voir la beauté de ma voisine…
Et si le mec plus vieux qui l’accompagne n’est pas son père, ça voudrait dire qu’elle aime les vieux ?
Calme-toi Côme… Soit c’est son père, soit c’est son amant. Dans tous les cas, tu n’es pas là pour faire ton marché.

Priscilla-boy était juste derrière eux. J’avais le sentiment qu’il écoutait ou profitait la conversation du duo. Il n’avait pas l’air dans son assiette. Il donnait l’impression d’être tombé du lit et d’avoir pris les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main, au mépris de toute réflexion sur l’image qu’il allait renvoyer. Moi qui m’attendait à voir quelqu’un de flamboyant, je n’ai croisé jusqu’à présent qu’un Priscilla-boy terne et éteint. J’avais envie de lui glisser à l’oreille Quand est-ce que tu mets des paillettes dans ma vie Kevin ! [4]
Je n’ai rien dit, évidemment, et j’ai surtout essayé de contrôler l’envie idiote de rire qui montait.
En plus à le voir comme ça… pas mon type de mec, le Priscilla-boy

Madame Lalochère était là aussi, veillant à ce que tout soit bien à disposition des convives. Sourire matinal dont je me suis demandé s’il était strictement professionnel… Est-elle au courant elle est forcément au courant de mes dernières frasques ! Et pourtant, sourire et bonjour qui font du bien, quand on a décidé de passer une bonne journée…
J’ai pris un café et un pain au chocolat.
Et un pain aux raisins.
Et un petit pain avec du beurre.
Burp.

Au moment où je me levais pour reprendre une tasse de café, les deux mamans sont entrées. Avec Baby-Côme.
Alors, le voilà le petit monstre ? ai-je demandé avec un sourire franc.
Baby-Côme dormait du sommeil du juste. Un peu gênées les deux mamans m’ont regardé. Je crois que mon sourire les a rassurées.
Vraiment désolées… Ça vous a réveillé ? Vous savez, habituellement il fait ses nuits !
Pas de problème mesdames, ici les gens sont habitués à ce que ce soit un Côme adulte qui perturbe la sérénité des lieux. Un bébé, lui, a toutes les excuses…
Je me suis approché du couffin. Baby-Côme en écrasait une bonne comme disait ma Maman.
Je n’ai pas pu m’empêcher de tendre l’index vers les menottes du bébé. Je crois que c’est l’image que j’aime le plus : voir les doigts d’un tout-petit accrocher le doigt d’un adulte. Intérieurement j’étais une guimauve liquéfiée.
Alors que je prétends toujours ne pas aimer les gosses.
Les enfants eux ne le savent pas et viennent souvent spontanément vers moi. La rondeur qui rassure. Le côté nounours.
Je crois que c’est la seule occasion où j’assume mes kilos en trop…

Au moment de quitter le restaurant j’ai croisé… Je ne sais pas qui c’est, j’ai vu sur le porte clé “chambre 15”… Je l’ai déjà aperçue depuis une dizaine de jours qu’elle est là. Je l’ai aperçue mais jamais vue… Elle a l’air totalement paumée. Ou décalée. Oui c’est ça comme si elle subissait un décalage horaire depuis une semaine…


Je suis remonté dans ma chambre…
Petit déjeuner copieux, guilli-guillis à Baby-Côme, pas de Javot/June-Elisa… Quelle belle journée en perspective !
Allongé sur mon lit j’ai cherché dans mon iPod Les jours de joie [5]

J’aimerais trop peu ou trop, parfois trop tard, parfois trop tôt
En passant, sans dire un mot, des grands rires aux grands sanglots.
Et, crois-moi, si le temps passe, laisse-le partir où il veut.
Ce qu’il écrit tu l’effaces et tu gardes ce que tu veux.
Les jours de joie, laisse-les vivre.
Les souvenirs, laisse-les courir.
Quand ils sont là, laisse-toi vivre, laisse-toi vivre.
Les jours de joie, laisse-les rire.
Les souvenirs, laisse-les mourir.
Ne t’en fais pas, laisse-les rire

J’ai chanté à tue-tête sous la douche. …
Et - comme un signe du destin - le mode aléatoire de l’iPod a enchainé sur Au matin de Peer Gynt [6]
Je me suis habillé léger… ballade dans les bois en prévision.
Loin du barbecue dont j’ai entendu parler…
Profiter de la joie d’être seul avec des pensées positives.
Demain j’appellerai Maman pour prendre de ses nouvelles.

Notes

[1] Proust - Du côté de chez Swann

[2] à l’occasion des vœux, le 1er janvier 1968

[3] C’est comme ça qu’on dit sur les réseaux sociaux pour ne pas rentrer dans les clichés racialisants…

[4] Sketch d’Inès Reg

[5] Julien Clerc

[6] Aaaah… Grieg !

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