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Henri Bonaventure

factotum

La butte rouge

(refrain qui tourne en boucle dans la tête d’Henri, se reposant dans son hamac)

La Butt’ Roug’ c’est son nom, l’baptêm’ s’fit un matin
Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin…
Aujourd’hui y’a des vign’s, il y pouss’ du raisin,
Qui boit de ce vin-là boit les larm’s des copains !

(extrait de « La butte rouge »)

— Henri ?
— Hum…
— Henri ?
— Oui Adèle ?
— Tu me fais une p’tite place ?
— Attends…

Henri se met de travers dans son hamac

— Tiens, mets-toi en face, tête bêche et une jambe dehors, une jambe dedans, comme ça c’est le plus confortable à deux.

Adèle grimpe dans le hamac, s’installe et reste pensive un moment

— À quoi ou à qui tu penses la minote ?
— Au comte qu’est mort et à son ami qui reste tout seul sans personne…
— Ça te rend triste ?
— Oui et non, c’est difficile, c’est un peu mélangé pour l’instant.
— Alors laisse couler, ça va se mettre en place tout seul dans ta tête et tes souvenirs, tu verras ; c’est comme ça que je fais et ça fonctionne presque toujours.

— Ah…

Adèle attrape une feuille à sa portée et l’arrache de la branche

— Mais tu dis presque toujours, parce que parfois ça marche pas Henri ?
— Oui, parfois c’est plus compliqué, mais souvent ça marche.

— Ah…

Henri attrape aussi une feuille vers lui et l’observe sans l’arracher

— Tu vois cette feuille que je tiens Adèle ?
— Oui ?
— Je ne l’ai pas arrachée, juste tirée vers moi, tu vois ; la tienne par contre, tu l’as enlevée, définitivement.
— …
— Ces deux feuilles, apparemment identiques, vont maintenant connaître deux destins complètement différents.
— Ah ?
— La première va se dessécher, devenir marron tandis que la seconde va continuer sa vie de feuille verte jusqu’à l’automne prochain…

Henri s’arrête d’un coup, songeur

— Henri ?
— Oui ?
— …
— …
— On est obligé d’aimer quelqu’un ?
— Euh, non, jamais. Pourquoi cette question ?

— Eh bien c’est pas papa, c’est plutôt celui qui était à dîner avec nous l’autre soir, enfin l’ami de maman, je sais pas comment il faut que je l’appelle…
— Ah ? Dis-je sentant qu’il y avait encore des mots à venir…
— C’est Marco, le nouvel ami — on dit comme ça ? Je ne sais pas encore — de maman ; je ne sais pas si j’ai envie de l’aimer.
— Ah !

Henri se gratte la tête sous sa casquette et reprend

— Tu vois, mon père est parti avant que je le connaisse, alors je n’ai pas appris à l’aimer, si c’était possible. Toi, ton père, il est toujours là, et tu peux toujours choisir de l’aimer, autant que tu voudras. L’important c’est de choisir ce que tu veux et de ne pas laisser les autres décider pour toi.
— Alors si je veux pas l’aimer, Marco, je peux ? Et si je veux, je peux aussi ?
— Voilà, c’est toi qui décide, et tu peux même changer d’avis plus tard.
— …

— Mais Henri, il est où ton père ?
— Ah c’est une bonne question ça ! Je suppose qu’il est reparti sur le caillou, pardon, en Nouvelle-Calédonie, parce que c’est de là-bas qu’il vient.
— Et ta maman ?
— Elle a quitté sa branche.
— Ah !

Adèle laisse tomber la feuille en regardant pensivement Henri

— C’est étrange la famille tu sais Adèle. Regarde, j’ai appris il y a quelques jours que mon arrière-arrière grand-père avait été puni et envoyé en Nouvelle-Calédonie.
— Pourquoi il a été puni ?
— Parce qu’il avait refusé de tirer sur des révolutionnaires pendant la Commune ; tu apprendras ça plus tard. Mais pour résumer il pensait bien faire mais ce qu’il pensait ne convenait pas à ceux qui le commandaient — il était soldat. Alors ils l’ont envoyé sur le caillou pour le punir[1]. Et il s’est installé là-bas.
— C’est triste !
— Oui et non, regarde, il a construit sa nouvelle vie là-bas ; il a eu des enfants qui ont eu des enfants, etc, jusqu’à mon père. Donc ce n’est pas si triste puisque je suis là aujourd’hui, bien vivant. Qu’est-ce que tu en penses ?

Adèle réfléchit un moment et reprend

— Oui, c’est pas faux, c’est drôle comment ça peut faire des détours la vie. Si ça se trouve la mienne aura aussi des détours comme ceux de ton arrière-arrière… c’était combien déjà d’arrière ? …
— Beaucoup ! Lui répondis-je en rigolant.

— Et si je veux je peux aimer papa et Marco ?
— Évidemment !
— Et si je veux je peux aimer papa et pas Marco ?
— Pareil !
— Ah c’est bien ! Et si je veux je peux ne plus aimer papa… Ah non, je crois pas que ça serait possible, ça me ferait trop de peine de plus l’aimer, je crois.
— Oui souvent, quand tu aimes quelqu’un, ça dure longtemps, mais parfois ça s’arrête, comme ta maman et ton papa ; rien de ça n’est grave, la vie fonctionne comme ça.

— Ils ne s’aiment plus mon papa et ma maman ?
— Peut-être, peut-être pas, ou alors plus comme avant. Ça change tout le temps, c’est difficile à dire, tu sais !
— …
— Mais l’important c’est de choisir et de sentir ce qui te rend heureuse ou pas.

— Bon, je crois que j’ai pas encore décidé pour Marco. Par contre c’est décidé pour papa, c’est pour toute la vie !
— Bon choix !

— Et toi Henri, tu aimes qui ?

Henri se gratte encore la tête sous sa casquette avant de répondre

— Ma famille, mes amis, toi aussi maintenant qu’on se connait un peu mieux.
— Oh !
— Et quand je dis ma famille, c’est celle que j’ai adoptée, ou plutôt celle qui m’a adoptée ; Gaston, Charlie et Léo, tu vois ?
— Ils t’ont adopté ? Pour de vrai ?
— Non pas pour de vrai devant un juge, mais oui pour de vrai dans nos cœurs, c’est le plus important et on a tous choisi, tu comprends ?
— Tu crois qu’ils voudraient m’adopter aussi ?

Henri éclate de rire et lui répond avec un clin d’œil

— Pourquoi pas ! Faudra leur demander.

— Henri ?
— Hum…
— Henri ?
— Oui ?
— Tu as des enfants ?
— Non, pas encore, ça me plairait, je crois et ça a failli il y a quelques années, mais non je n’en ai pas.
— Bah alors, tu voudrais pas m’adopter comme ça je serai ta fille ?
— …
— Tu me diras ta réponse quand tu auras choisi, je file déjeuner, j’ai faim.

Adèle redescend du hamac et embrasse Henri sur la joue

— J’aime bien choisir, tu sais Henri ?
— Oui, je sais, je sais !

Note

[1] Il y a effectivement eu un Honoré Bonnaventure qui a été déporté en Nouvelle-Calédonie pour refus d’obéissance pendant la commune, j’ai l’heur de croire qu’il est mon aïeul.

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