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Nokomis Desfontaine

Chambre 6

Être une âme libérée tu sais c'est pas si facile

Nous avons accompagné l’ombre de Kishi. Mercredi la nuit a mangé la lune et nous avons accompagné Kishi vers les grandes forêts de l’au-delà. Amarok et Yahto sont sortis de la grotte et Naya les a guidés jusqu’au petit lac. Je les ai attendus tout au bout du ponton en conversant avec le maître de céans. Les étendues liquides étaient d’un noir de suie qui semblait absorber la lumière des étoiles et les profondeurs incertaines semblaient abyssales. Qui sait ce qui dort sous la surface obscure d’un petit lac de montagne ? Le silence absolu avait quelque chose de surnaturel, pas un son, pas un souffle de vent, même pas le clapotis des eaux immobiles.

✻ ✻ ✻

Amarok et Yahto m’ont rejointe sur le ponton et l’ombre de Kishi est apparue, une vibration, une lueur, légère d’abord, à peine perceptible, a fait frissonner l’atmosphère, devenant de plus en plus dense, de plus en plus brillante. Rien n’agitait la surface parfaitement lisse du lac, pas la moindre vaguelette. L’aïeul s’est levé haut sur sa queue, on aurait dit qu’il marchait sur l’eau. L’apparition lumineuse faisait doucement luire ses écailles. Il a salué, profondément, il a plongé. Je crois que je ne le verrai plus.

Kishi se tenait devant nous, spectre phosphorescent, elle n’a pas prononcé une parole, cette fois. Yahto et moi nous tenions de chaque côté d’Amarok. Kishi s’est placée face à sa mère, elles sont restées ainsi, les yeux dans les yeux, un long moment, ou quelques secondes, le temps qu’il a fallu pour que leurs cœurs s’accordent. Elles se sont inclinées l’une vers l’autre, dans un dernier salut, et Kishi s’est tourné vers Yahto, répétant le même rituel.

Au dernier temps, Kishi s’est tournée vers moi, ses yeux de lumière ont sondé jusqu’au tréfonds mon regard sombre et elle a dit « c’est bien » sans remuer les lèvres. Elle ne bougeait pas. Pourtant j’ai senti deux bras m’étreindre et mon cœur s’est embrasé, irriguant tout mon corps d’une douce chaleur.

Et Kishi s’est tournée vers le flot. Nous avons vu sa silhouette phosphorescente se consumer, devenir de plus en plus étincelante, jusqu’à n’être plus qu’un point lumineux et dense qui flottait au-dessus de l’eau. L’exact inverse d’un trou noir, comme une étoile inattendue.

Brusquement, un autre point lumineux est apparu près d’elle, et nous avons entendu un rire tonitruant et une voix au fort accent déclarer solennellement :

« Prrrrrrincesse, moi t’emmener danser surrrrrrrrrrrrr Voie Lactée. »

Cette nouvelle étoile s’est mise à tourner, de plus en plus vite, autour de Kishi, en goualant un air d’opéra, et nous les avons vus s’élever, l’une tournant autour de l’autre, de plus en plus haut, toujours plus vite, vers les cieux absolument noirs où la voie lactée dessinait la route vers la paix de l’au-delà. Ils y sont entrés comme dans un ruisseau de lumière, et nous les avons regardés s’éloigner, gravitant ensemble l’un autour de l’autre, comme deux papillons légers, délivrés d’on ne sait quoi, de leur chrysalide, sans doute, et nous les avons suivis du regard jusqu’à ce que les deux points lumineux disparaissent à nos yeux. Alors, nous avons compris que leurs ombres avaient rejoint leurs âmes.

✻ ✻ ✻

En silence nous avons quitté le ponton. Les étoiles dans l’absolue noirceur de cette nuit semblaient plus flamboyantes que jamais. Naya nous attendait au hangar à bateaux, son regard vert nous a guidés vers le petit bois, éclairant nos pas, vers le hamac d’Henri, le refuge des âmes tourmentées. Quelqu’un y dormait, profondément, mais d’un sommeil agité. Une âme en peine, assurément. Dans les yeux de Naya, j’ai reconnu le jeune homme maladroit qui avait dévasté le jardin minéral d’Henri. Jacky, je crois. Amarok m’a fait un signe et je suis entrée dans son rêve. C’était à moi qu’il revenait, désormais, de soulager et d’éclairer. Et j’ai découvert son secret. Un corps, deux âmes soudées l’une à l’autre, irrémédiablement, le yin et le yang brisés, tessons se blessant mutuellement, douloureux kaléidoscope en noir et blanc. J’ai offert à ces âmes le premier croissant effilé de la nouvelle lune, comme une lame tranchante portant en elle la promesse d’une prochaine rondeur, le retour à l’harmonie.

J’ai ôté de ma ceinture le petit sac de cuir noué d’un lacet qui ne me quitte jamais. J’ai ôté de mon cou le cadeau de Naya. J’ai regardé Naya et Naya a approuvé en inclinant la tête. J’ai glissé le pendentif dans le sac de cuir pour que Naya accompagne leurs pas. Amarok ne me quittait pas des yeux. J’ai compris son regard et je lui ai tendu le sac. À son tour elle a glissé quelque chose à l’intérieur et l’a posé à côté du dormeur, espérant qu’il saura faire bon usage de ces présents, et Naya a sauté dans le hamac pour apaiser ses derniers tourments.

✻ ✻ ✻

Yahto regardait, fasciné, une bouteille de whisky entamée abandonnée au sol.

« Ne cède pas, Yahto, a dit Amarok. Reste le maître de tes pas. »

Alors Yahto dans un effort s’est éloigné de sa malédiction et a repris le chemin de la forêt pour retrouver la protection de la grotte.

✻ ✻ ✻

Pour que la vie engendre la vie, il faut sans cesse recomposer les harmonies.

 

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