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Nokomis Desfontaine

Chambre 6

Départs

C’est la fraîcheur du matin qui m’a réveillée. Naya était partie, le ciel était de brume épaisse et grise, traversée, parfois, par un rayon de soleil, quand le vent la déchirait. Les paroles que Kishi n’avait pas prononcées étaient profondément gravées dans mon esprit. Quel bouleversement ce fut de la retrouver.

✻ ✻ ✻

La dernière fois que nous l’avions vue, nous avions sept ans, c’était le jour de la rentrée des classes. Yahto et moi marchions, fiers dans nos habits neufs, un peu anxieux, aussi, car nos camarades du dix-neuvième étaient bien étranges. Ils ne connaissaient rien des traditions et des coutumes que Kishi nous enseignait, rien de Gitchi Manitou, rien de Nanabush, l’esprit taquin, rien de maître caribou ni de l’araignée Iktomi. Ils ne connaissaient pas les mélopées que nous aimions scander. Sans être vraiment agressifs, car il sentaient bien qu’on ne s’attaque pas à un mystère, ils se montraient souvent railleurs.

Kishi m’a prise par les épaules et m’a embrassée comme font les autres mères à Paris. Elle m’a dit :  « Tu prendras soin de ton frère, car tu es l’aînée. »

Yahto et moi nous sommes nés le même jour. C’est lui qui a vu la lumière le premier. D’après la sage-femme qui a aidé Kishi à nous mettre au monde, le jumeau dernier né est le premier conçu. Je suis donc l’aînée et je prends soin de mon frère.

Notre mère a embrassé Yahto et a attendu que nous soyons entrés dans la cour de l’école avant de rejoindre la maternelle, où elle était dame de service. C’est elle que les petits préféraient à l’heure de la sieste, à cause des légendes qu’elle leur racontait pour les endormir.

Nous ne l’avons jamais revue. Un bus l’a renversée et une ambulance l’a emmenée, mais son âme était déjà sortie de sa bouche.

✻ ✻ ✻

Son ombre est restée près de nous. Une mère n’abandonne pas ses enfants. C’est toujours sa voix que nous entendions le soir, quand Amarok nous disait les légendes de son pays.

Cette nuit, dans la grotte, elle a dit : « Vous voilà adultes, mes enfants. Je vais pouvoir vous quitter. Il est temps pour moi de repartir vers les grandes forêts de l’au-delà. La prochaine fois que la nuit mangera la lune, mon ombre ira danser sur la voie lactée et rejoindra mon âme. »

Elle a ajouté, rien que pour moi : « Te voilà adulte, et femme, désormais tu peux mener ta vie.Tu as la force et la lune est dans tes yeux, je ne te quitte pas tout à fait. Mais Yahto a encore une étape à franchir, il aura une dernière fois besoin de toi. Seul son père peut l’initier et faire de lui un homme adulte. Demain, tu verras Henri, Amarok l’a bien connu autrefois. Il t’aidera à trouver ton père. Car c’est ici que vous avez été conçus, ton frère et toi, dans cette clairière. »

✻ ✻ ✻

Qui a enfanté la nuit, qui nous a permis de voir le jour ? Je m’étire dans le hamac et je referme les yeux. Je l’attends. Je l’entends. Il bougonne, évidemment. Pauvre Henri, c’est un dur été pour lui, on a saccagé son jardin des méditations et toujours son hamac est occupé par d’autres. Je sens une ombre se pencher sur moi, j’entends sa voix murmurer que je suis le portrait d’Amarok.

— Tu connais Amarok ?

Il ne répond pas. J’ouvre un œil, et puis l’autre, je tressaille, dans ma poitrine mon cœur trébuche. Il est penché sur moi, son regard est bleu. Je lâche dans un souffle :

— Tu connais Amarok ?

Je me répète. Il n’a qu’à me répondre aussi. Ce silence, entre nous, léger, un peu profond… Il ne dit toujours rien. Je harponne son œil azurin. Non, ce n’est pas lui. Le bleu de ses yeux est beaucoup plus clair que le regard de Yahto.

— Je l’ai connue, il y a longtemps, quand elle travaillait à l’auberge.

Je me redresse et m’asseois au bord de la toile du hamac. Je pose mes pieds au sol. Mes yeux n’ont pas lâché les siens. J’y vois de l’inquiétude, il se fait du souci, mais ça n’a rien à voir avec ma mère. Il s’inquiète pour un ami. Je vois une silhouette qui ressemble à Gaston. Il tourne la tête et je perds le contact.

— Je suis sa petite-fille. Je suis la fille de Kishi. Tu te souviens d’elle aussi ?

Le tutoiement m’est venu tout naturellement à la bouche. Ça n’a pas l’air de le déranger, mais il ne répond pas.

— Kishi est partie, son âme est sortie de sa bouche quand nous avions sept ans, Yahto et moi. Yahto, c’est mon frère jumeau. Amarok dit que tu connais mon père.

Je me suis levée. Je me suis dirigée vers l’auberge. Il m’a accompagnée. Il a enfin parlé.

— Faudrait que tu voies la mère Grolleix, elle te dira.

Il m’a expliqué comment la trouver. Je me demandais comment lui annoncer ma visite.

— Casse pas la tête, il a dit. Je demanderai à Lulu de la prévenir.

✻ ✻ ✻

Nous arrivions à l’auberge. Il y avait un sacré remue-ménage. Jeanne était dans tous ses états, et Alexei, aussi, le domestique du comte russe. La rumeur est parvenue jusqu’à nous : Vladimir Nicolaïevitch Romanov n’était plus.

 

 

 

 

 

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