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Jacky Janssens

Chambre 3

Quand la Lune n'est plus là pour veiller

Encore une fois, je ne dormais pas. Est-ce le dîner qui a fait resurgir de vieux souvenirs ? J’avais chaud, du bruit. Je suis sortis. La clé ? C’était bon, je l’avais. La porte a doucement claqué et elle était devant moi, au bout du couloir. La rouquine, encore elle. Je n’ose pas demander à Lucien s’il l’a déjà croisé dans les couloirs pendant ses rondes ou sur ses écrans de vidéo-surveillances. Il me prendrait pour un fou, mais peut-être aurait-il raison ? Je l’ai encore vue, comme presque chaque fois que je sors la nuit dans la pénombre. Une grande rousse féline ; comment est-ce que je peux savoir qu’elle est rousse ou même que c’est une femme, dans la nuit toutes les chattes sont grises. J’ai voulu la suivre, mais le temps de réagir, le temps d’un battement de cœur, pfut, disparue au coin du couloir, encore une fois.

J’ai voulue la suivre à la lueur des veilleuses de sécurité, veilleuses pour grands enfants perdus dans leurs propres nuits intérieures. Je me retrouve dehors à peine habillé avec une bouteille de whisky japonais en main, trouvée en passant, mais sans savoir où. Le fond de l’air m’enveloppe d’une douce chaleur et un hamac m’attire ; je sais que je ne trouverai pas ma rouquine, pas cette nuit.

- P’tit frère ? Qu’est-ce que tu fais ?
- Rien, je cherche, je sors.
- P’tit frère, t’as encore vu la rousse. Tu devrais savoir depuis le temps qu’elle n’existe pas, ou plutôt qu’elle est toi, en toi.
- Tais-toi p’tite sœur … Tais-toi. Je sais que tu veille sur moi sans cesse. Je sais que sans toi je serais perdu et toi avec.
- Faut bien p’tit frère, il y a tellement de monde dans ta tête que je n’arrive pas toujours à les retenir.
- Je sais p’tite sœur, tu fais tellement pour moi, pour nous. Installons-nous tranquillement sur ce hamac, loin du monde et goûtons un peu de cette bouteille chinoise.


- P’tit frère ! Tu n’as pas honte ?
- …
- Là ! tu m’exhibe !
- Quoi p’tite soeur ? J’exhibe personne, en plus on est seuls dans la nuit noire.
- Enfoiré ! et mes seins alors ? Tu me foutrais à poil dans une vitrine que ça ne serait pas pire !
- Quoi tes seins ? Ils sont toujours là, mais c’est vrai que tes seins et ma bite, ça va bien ensemble. Qu’est-ce que j’y peux si nos cellules ont fusionné. Je sais que tu les aime, c’est tout ce qu’il reste de toi.
- Tu ne veux même pas que je porte de soutif ; et pas touche, tu les tripotes déjà assez sous la douche !
- T’as déjà vu un mec acheter des soutifs ? Faut déjà que je les cache en permanence sinon ça fait fuir les nanas que je drague.
- Arrête de te plaindre, et moi ? un beau mec ? tu crois que j’y ai droit ? et tes copines ne m’en parle pas, toutes des gourdes, coincées avec une croix dans le cul et même pas jolies.
- Pfff, t’es juste jalouse.
- J’ai froid p’tit frère. Resserre-moi un peu de ce whisky japonais, il est trop bon. Tu n’y connais rien en whisky, mais là, chapeau, t’es bien tombé.

Après quelques gorgées, Jacky repose la bouteille à peine entamée et s’enroule dans le hamac, une légère bise vient agiter un feuillage invisible en faisant tomber quelques flocons de fleurs. Les bras croisés pour réchauffer une petite poitrine ronde, partager un coin de nuit avec sa p’tite sœur et une bouteille de whisky, Jacky finit par s’endormir.

Baby, I need some whisky in my life
ooh ooh ooh, oh baby
I cannot live without you
Oh Whisky baby
Damn bithday, i’m bored !


- P’tit frère ? C’est qui cette greluche ?
- J’ai fait un drôle de rêve p’tite sœur.
- P’tit frère ! C’est qui cette greluche ?
- Je sais pas, une âme nocturne peut-être, elle était dans mon rêve, pourquoi tu m’as réveillé ?
- P’tit frère, tu recommence. Tu la connais à peine et tu vas encore tomber amoureux et encore t’en mordre les doigts. Tu crois que je ne t’ai pas vu dans ton rêve ?
- T’es juste jalouse.
- Et, p’tit frère, ce n’est pas moi qui t’ai réveillé.

Elle avait raison la p’tite sœur, sur tous les points et quelques fois, ça me fait peur, je me fais peur. Elle me connait trop et une sorte de gros chat s’est allongé sur le hamac, sa tête sur mes bras. J’entrevois une étrange lueur bleue dans ses grands yeux et les longs poils qui étirent ses oreilles. Pourtant, je devine un large sourire. Depuis quand est-il là, mystère. Sait-il garder des secrets ? Il se contente de bâiller et descendre furtivement du hamac ; un petit sac est posé à côté de la bouteille à moitié entamée. Est-ce que je rêve encore ?

- Tu as raison p’tite sœur, il fait froid. Rentrons si tu veux bien.

J’ai ramassé, la bouteille et le petit sac avant de me diriger vers l’auberge. Heureusement, ses portes ne sont pas fermées à clé et il n’y a personne à l’accueil. Je dépose la bouteille derrière le comptoir, autant que quelqu’un en profite avant de la laisser perdre. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai du boulot en perspective et le petit sac me semble bien lourd pour sa taille et sûrement plein de surprises.

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