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Esteban Biraben

Chambre 18

- Apprivoise-moi ! - Je veux bien, mais je n'ai pas beaucoup de temps.

Deuxième séance. Comme hier, Faustine a descendu sa trousse spéciale tresses dans la véranda. Ce n’est pas très gros : des élastiques, des pinces, un peigne, des perles et une baguette pour les enfiler sur les cheveux. Elle emmène ce nécessaire quand elle part quelques jours car elle a souvent des questions et ça l’amuse. Les cheveux lisses se travaillent mieux mouillés, pas le temps d’aller acheter un brumisateur, elle utilise son verre à dents et une petite serviette de toilette.

Ji Hyuk s’est assise, sérieuse, bien droite, sur une chaise à dossier bas. Elle a déjà trois rangées de tresses du front à la nuque sur la partie centrale de la tête. Aujourd’hui Faustine attaque les tempes et les côtés.
— On continue ?
— An can’-tinue.
Peigner vers l’arrière, mouiller les cheveux en tamponnant avec la serviette de toilette. Choisir une mèche de cheveux ni trop fine ni trop grosse, commencer à tresser en serrant bien la base. Elastique, dix, quinze tours d’élastique.
Recommencer. Les longs doigts de Faustine filent les cheveux. Une, deux, trois, dix nattes. Adèle qui a repéré hier le nouveau look de Ji Hyuk est venue assister à la séance : la curiosité l’a emporté sur la tristesse, même si Adèle est bien plus calme que d’habitude. Le chagrin ralentit sa vivacité naturelle.
— Tu as les cheveux drôlement noirs et drôlement longs.
Constat. Ji Hyuk ne répond pas. Elle a fermé les yeux, ça tire, ça fait mal. A la fin de chaque tresse elle rouvre les yeux pour vérifier l’avancée de l’ouvrage. Elle sourit, un peu hésitante.

— Je pourrai en avoir aussi ?
Adèle n’aura pas tenu longtemps.
— Pas sûre que j’ai le temps. Je pars lundi, tu sais. Ou des plus grosses, plus rapides. Ou alors Ji Hyuk pourra essayer de t’en faire. Il suffit de s’entraîner, regarde bien comment je fais. Mais ça fait mal, je te préviens.
Adèle regarde, se concentre.

— Je peux mettre des perles au bout. Tu veux ?
— Des peurles ?

Faustine montre les perles colorées, rouges, vertes, bleues, transparentes.
— Ça se met au bout des cheveux. C’est amusant mais ça fait du bruit quand on bouge la tête.
Ji Hyuk reste silencieuse. Elle n’imagine pas. Elle veut juste les tresses de Faustine.
— On va faire un essai. Tu me diras.

Perle enfilée dans la baguette, mèche introduite dans la boucle de la baguette, tirer la mèche à travers la perle, replier l’extrémité des cheveux, et élastique, tours et tours d’élastique.
Trois nattes avec perle. Ji Hyuk fait la moue. Adèle évalue, les yeux plissés. C’est joli mais non, pas sur ces cheveux, pas avec ce visage. Les perles sont trop lourdes pour ce visage très fin.
Enlever les perles. Continuer.


— Esteban, mon vieux, votre épouse a des doigts de fée.
— Mon cher Emile, dommage que mes petits-fils soient trop vieux ou trop jeunes : on arrangeait un mariage et nous avions l’illustration de la fraternité entre les peuples façon Exposition coloniale de 1930.
— Taisez-vous, malheureux ! Vous voulez que Lenaig m’égorge ? Mariage arrangé, colonialisme, vous êtes un sacré provocateur !
— Soixante-huitard un jour, soixante-huitard toujours ! L’avantage de mon mariage, c’est que je n’ai rien à prouver.
— Tandis que moi, avec l’arrivée de Ji Hyuk, ce serait plutôt l’inverse. Profil bas, profil bas, je suis déjà heureux d’être vivant.
Regard surpris et interrogateur d’Esteban, trop poli pour poser une question. Oups, mon vieil Emile, tu viens de trop parler. C’est l’émotion, ou le besoin de se confier à quelqu’un de plus âgé ? Tant pis, allons-y. De toute façon ils quittent l’auberge bientôt si j’ai bien compris.

— Ji Hyuk arrive de Corée. J’ai eu une liaison avec sa mère qui vient de mourir. Après vingt-cinq ans de mariage, Lenaig vient de l’apprendre. Nous n’avons jamais réussi à avoir d’enfant.
Haussement de sourcils d’Esteban cueilli par surprise.
— Vous faites très fort. (Raclement de gorge.) Ji Hyuk se débrouille très bien en français.
— Sa mère était prof de français.
— …

Lenaig vient d’entrer sous la véranda. Elle embrasse la scène d’un coup d’œil, Faustine lui sourit :
— Vous avez vu comme elle est jolie ?
— Regarde Eomma, ma nuvelleu tête !
— Magnifique ma chérie. Ça ne tire pas trop ?
— Non, ça va.

Le Floch s’est avancé :
— Lenaig, je t’avais parlé de mes partenaires de pétanque : voici Esteban et sa femme Faustine.
— Eh oui, et si Natacha n’avait pas compté les points, je pense que nous aurions gagné. Il ne faut jamais laisser un ou une Marseillaise tenir les comptes à la pétanque, surtout contre un Breton. (Silence). Nous quittons l’auberge dans deux jours, ça vous dirait de dîner avec nous ?

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