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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Les trous noirs

On avait parlé d’invitations pour l’équipe mais Adèle a arrosé plus large en conviant également une bonne partie des clients. Heureusement non seulement elles ont prévu de faire assez de gâteaux pour nourir une armée mais Janette compte aussi aussi se lancer dans la cuisine coréenne avec un Miyeokguk dont la fille de M. Le Floch lui a donné la recette.

Elle ne m’a pas dit précisément qui elle avait invité (s’en souvient-elle seulement ?) Tous ceux qui étaient à l’initiation au tir à l’arc hier si j’ai bien compris, plus ceux qu’elle avait déjà informés depuis quelques jours. J’ai laissé faire pour une fois, sans user de mes mises en garde habituelles sur la distance à conserver avec les clients. Les anniversaires à compte rond méritent bien quelques entorses au règlement ! Et puis je ne m’y suis pas trop tenue moi-même avec Mme Lalande lundi. Je ne compte pas trop sur Gaston pour ne pas m’en faire la remarque dès qu’il en aura l’occasion.


C’est ce que je voudrais me dire, mais en vérité je ne sais pas quand elle se présentera, cette occasion.

Hier soir, j’étais sur le perron avec Henri en train de constater les dégâts causés par un nouveau client, ou plutôt par l’autocar qu’il couve du regard et qu’il appelle Priscilla et dont il parle avec tant d’affection qu’au téléphone, avant de savoir que c’était un véhicule j’ai cru qu’il me parlait de sa compagne.

Atterré par la vision des plantes écrasées et des gravillons en vrac, Henri boudait. J’ai appris à le connaître maintenant. Henri ne se met jamais en colère extérieurement. Il peut bouillir intérieurement jusqu’à se griller les neurones mais rien ne sort. Il boude. Il boude avec application, détermination, obstination. Il boude tout et tout le monde. J’ai beau le savoir désormais, à chaque fois je me tords les méninges à chercher si j’en suis la raison (car bien sûr il me boude aussi) ou, si j’écarte ma culpabilité éventuelle, à chercher ce que je pourrais bien faire pour arranger les choses.

Je cherchais donc comment le remettre d’aplomb et je lui ai dit que j’avais interdit les abords aux voitures, excepté pour les livraisons. Qu’on demandait désormais aux clients de se garer sur le parking à proximité. Pendant que je lui indiquais le contenu de la note que j’avais affichée après déjeuner, nous avons vu la voiture de Gaston arriver mais au lieu de se garer le long du bâtiment comme d’habitude il s’est simplement arrêté sans couper le moteur pour laisser descendre Adèle, qu’il ramenait de chez Madeline et Victor où elle avait déjeuné et passé l’après-midi.

Il avait le visage fermé, le regard noir fixé devant lui. Il n’a pas tourné la tête pour nous saluer. Dès que la petite fut descendue, il tourna le volume à fond sur Shipwreck et repartit en faisant crisser les pneus, à une allure bien trop vive pour ces petites routes. Près de moi, j’entendis Henri marmonner indistinctement tandis qu’il retirait sa caquette et la malmenait rageusement entre ses mains en foudroyant du regard la voiture qui s’éloignait.

« Qu’est-ce qui se passe, Henri ? Encore une de vos disputes ?

— Non. Ça le reprend. Merde, ça le reprend ce con.

— Mais quoi ? De quoi tu parles ?

— Ses trous noirs. Ses saloperies de trous noirs qui le chopent quand il s’y attend pas. Ou quand il s’y attend d’ailleurs, c’est du pareil au même.

— Merde, on peut faire quoi ? Charlie et Léo vont l’aider, hein Henri ? »

Il me regarde, les mâchoires crispées. Un instant je crois qu’il va se mettre en colère. Oui en cet instant Henri est très proche de faire sortir sa colère.

« Tu parles. Il va pas rentrer à la ferme, là. Il va aller se terrer dans une tanière ou une autre, quelques heures, quelques jours ou quelques mois et on va tous espérer que cette fois encore, ça passe.

— Oh ! »

Je savais bien qu’il y avait une part d’ombre dans ce Gaston au regard moqueur. Il m’avait parlé de son burn-out et j’avais bien compris qu’il était revenu dans son Jura natal pour tenter de se réparer. Mais je le voyais ces jours-ci si content d’avoir les siamoises chez lui, si tendre avec toute notre tribu, si joyeux en flirtant avec une cliente que j’avais cru qu’il avait vaincu les plus féroces de ses démons.

« Tu me diras si je peux faire quelque chose, n’importe quoi, n’est-ce pas ? »

Henri ne m’écoute pas. Il suit du regard la voiture jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière un dernier virage. Il remet sa casquette en exhalant un long soupir et s’éloigne d’un pas lourd. Il a oublié ses plantes et ses gravillons. Il a oublié qu’il boudait. Je l’entends murmurer entre ses dents :

« Tiens bon, Gaz. Tiens bon mon gars. »

Il a cent ans.

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