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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Dix ans déjà, dix ans demain

Lundi soir, au pied de ma porte d’entrée, m’attendait une épaisse et lourde enveloppe, grand format, aux couleurs d’un service international de messagerie express. Aucun mal à deviner son contenu, sans même avoir à lire le nom de l’expéditeur. Vernon a dû le réceptionner pendant qu’il tenait l’accueil et me le déposer là. C’est le cadeau de Tiago pour l’anniversaire d’Adèle demain, l’album qu’il lui offre tous les ans avec des photos, des bouts de texte, des recettes, des souvenirs partagés avec elle lors de ses visites à Porto, des mots de Rosa et des garçons. Ces petits cailloux collectés au cours de l’année qui disent que la distance entre eux n’est que géographique.

Comme chaque année, il y a également dans l’enveloppe une lettre pour moi, réitérant le lien qui nous unit, ses projets pour l’année à venir, des propositions d’organisation de l’année prochaine. Il signe immanquablement « Ton coloc pour la vie ».

Cher Tiago. La parentalité nous est tombée dessus sur un stupide « accident de capote », qui nous avait fait rire sur le moment mais beaucoup moins quand j’ai découvert que j’étais enceinte. Notre relation n’était pas faite pour durer, c’était clair pour nous deux. Tiago avait déjà prévu de retourner au Portugal, l’hôtel où nous travaillions tous les deux à Courseulles annonçait sa fermeture. Nous profitions de nos dernières semaines ensemble avec légèreté, colocataires et plus si affinités.

On a parlé des nuits entières et décidé de garder cet enfant sans modifier nos projets. Porto pour lui, Caen pour moi. Il est resté un an de plus que prévu, présent pour la grossesse, l’accouchement et les premières semaines. Puis il s’est installé au Portugal et nous avons réussi je crois à faire équipe pour Adèle le mieux que nous pouvions depuis, c’est-à-dire pas toujours très bien, mais pleins de bonne volonté pour elle et l’un envers l’autre. L’arrivée de Rosa dans sa vie, qui m’avait inquiétée au tout début, a au contraire participé à renforcer le lien entre Tiago et sa fille, comme l’arrivée des jumeaux.

Je mesure ma chance. Je ne sais pas comment font les femmes qui élèvent leur enfant seules. Les décisions importantes concernant Adèle sont prises à deux et c’est un soulagement de me dire qu’il y a quelqu’un qui se préoccupe d’elle autant que moi.


Demain matin à son réveil, je lui donnerai l’album de son père, le Zazie dans l’édition originale de la part de Gabriel et moi et l’enveloppe où j’ai placé les billets de train pour Paris. S’il vient, Gaston apportera au camping-car de Janette les livres que je lui avais confiés le jour de notre visite ratée à Denis. Toute l’équipe devrait être au complet, siamoises comprises. Lucien ne sera peut-être pas encore levé à l’heure du goûter mais il devrait au moins passer lui claquer la bise en fin d’après-midi.

J’ai appelé Marco pour l’inviter aussi tout à l’heure.

« Allô Marco ? C’est Jeanne !

— Jeanne, Jeanne… Non je ne vois pas. J’ai bien connu une Jeanne autrefois mais elle m’avait dit qu’elle m’appellerait la semaine suivante et je n’ai jamais reçu son coup de fil. Qui êtes-vous madame ?

— Oh oui, ça va hein. Je suis désolée, le rythme était infernal ces derniers temps, je ne voyais pas quand dégager un moment pour se voir. Je veux dire pour que tu puisses examiner le combi.

— C’est bon, t’inquiète, on va pouvoir mettre ça au point demain à l’anniversaire d’Adèle et se caler une date.

— Mais comment tu sais pour Adèle ? Je t’appelais pour t’inviter justement !

— Trop tard, Henri s’en est chargé ce matin. Je trouverai bien un petit cadeau d’ici là. Une soupape, tu crois que ça lui ferait plaisir ? Ou un rétroviseur ?

— Sûrement, ce sont d’excellentes idées vraiment. Dis, à propos de soupape et de rétroviseur, Gaston…

— Je suis au courant pour Gaston, Henri m’appelait surtout pour ça pour te dire la vérité. S’il vient demain et s’il me laisse approcher d’assez près, j’essaierai de tâter la profondeur des plaies. C’est pas gagné, voire perdu d’avance, mais j’essaierai.

— D’accord. Moi dans ces cas-là, à part offrir des petits déjeuners gratuits, je ne suis bonne à rien.

— Uh ? C’est quoi cette histoire de petit déjeuner gratuit ?

— Laisse tomber, je te raconterai un autre jour. À demain alors ?

— Oui à demain. Je vais réfléchir à cette affaire de petit déjeuner gratuit, ça semble prometteur.

— Pas un pour rattraper l’autre dans ce patelin. À demain ! »

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