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Côme de la Caterie

Chambre 9

Faux-semblants

Et s’il croyait tellement fort à son mensonge qu’il en serait devenu aussi réel que la vérité ? Un mensonge auquel on croit, au point de ne plus savoir faire la différence avec ce qui s’est réellement passé, au point d’en pleurer sincèrement et amèrement, peut-on dire que c’est encore un mensonge ?
C’est dingue ce sentiment diffus que Côme serait en train d’effacer Rémi.
“Le choix d’une liberté n’est pas aisé à faire lorsque l’on est soi-même sous l’emprise de faux-semblants.”[1]
Alors bien sûr, les traits de caractère restent les mêmes… Rémi se serait lui aussi emporté contre Natacha pour un morceau de pain.
Déformation professionnelle, on ne laisse jamais rien au hasard, le client est roi.
Souvent le roi des cons, mais roi quand même…

Heureusement il y a certains rituels qui permettent à Rémi de vivre encore derrière la marionnette Côme-de-la-Caterie.
Lundi je suis allé en ville. Tout seul bien sûr. Je me suis exclu moi-même du collectif. J’ai surpris ici et là des qualificatifs dont m’ont gratifié les clients de l’auberge. Il m’a suffit d’écouter quand j’étais sur mon balcon… ou avant d’entrer dans la salle de restaurant en marquant un temps d’arrêt… ou quand je me promenais à droite, à gauche…
Fangoule… trou du cul… goujat… connard… boufigue… loukoum pas frais… Tout ça pour moi. J’ai l’image d’un gros con mais j’ai un titre de gloire : je suis devenu un vrai dictionnaire des synonymes ! [2]


En ville, j’en ai profité pour aller à la poste (bonjour madame-la-postière-en-robe-rouge !) et j’ai appelé Maman.
Je reste le seul à l’appeler régulièrement au moins une fois par semaine et à faire des centaines de kilomètres régulièrement pour la voir, pour l’embrasser. Les voisines sont devenues plus proches d’elle que mon frère et mes sœurs. Je leur en veux… Ils se manifesteront mais trop tard, avec des larmes dans les yeux… et des regrets aussi tardifs qu’inutiles.
Maman me manque, et je n’ai pas honte, devant elle, d’être encore “son petit”. Alors que ça m’exaspère d’entendre mon frère me présenter à ses amis comme son petit frère. J’ai 65 ans, il en a 66…
Au téléphone, avec sa voix encore très claire, elle m’a demandé pourquoi c’était un numéro inconnu qui s’était affiché sur son téléphone… J’ai menti, bien sûr…
Je suis en vacances maman et j’ai oublié le chargeur de mon portable. Alors je t’appelle depuis la poste !
Alors je fais comment pour t’appeler si j’ai besoin ? Tu sais que je ne le ferai pas mais… tu sais maintenant que j’ai 86 ans…
85 Maman ! tu n’as que 85 ans ! Alors ne te vieillis pas, espèce de coquette ! Et ne t’inquiète pas, je vais t’appeler tous les lundis. Je reste près de toi !
Et tu es où ?
Tu sais Maman, en vacances je bouge beaucoup, là en ce moment je suis dans les Vosges et je descends dans les Alpes. J’irai peut-être faire un tour en Suisse t’acheter du chocolat !
Tu es bête, tu sais bien que j’ai plus le droit d’en manger, seulement le renifler !
Je t’aime Maman prends soin de toi !

La journée a filé…
Dimanche, j’avais commandé un plateau mixte fromages et charcuteries pour mon repas de lundi soir. Je n’ai pas relevé la remarque de Mme Lalochère qui, avec un sourire un peu glacé mais franchement glacial, m’a demandé :
Je vous mettrai du pain avec votre plateau ?
Bien joué, c’était mérité..
Je suis LA cible mobile sur laquelle on s’entraine. [3]

La nuit est tombée. Je suis parti me promener du côté du lac avec mon iPod pour seul compagnon, une compilation de Barbara dans les oreilles…
La mort… Il automne… Le mal de vivre… Mon enfance… Chaque fois… La solitude… Attendez que ma joie revienne… A mourir pour mourir…

A mourir pour mourir, je choisis l’âge tendre
Et partir pour partir, je ne veux pas attendre,(…)
Et ne venez pas me dire qu’il est trop tôt pour mourir
Avec vos aubes plus claires, vous pouvez vous faire lanlaire

J’ai des idées noires en ce moment, pas suicidaires mais sombres, très sombres, noires comme les habits d’une veuve corse. Les chansons de Barbara servent d’exorcisme…
J’ai des idées noires et pourtant… j’ai donc un fils…
Mon fils qui doit donc avoir 6 ans. Ou 7 peut-être ?
J’imagine la scène : Machin je suis ton père ! ou plutôt Machin, paraîtrait que j’suis ton père ?
Genre Dark Vador en simili cuir…
Être père me fait peur mais, secrètement, je crois que l’idée me réjouirait, l’idée me plairait, l’idée me comblerait…
Tiens, c’est marrant que j’emploie le conditionnel, on dirait que je n’ose pas vivre la réalité
Je n’ai pas la fibre paternelle, mais chaque fois que je vois un papa aux yeux illuminés de joie et de fierté porter dans ses bras un bout-de-chou qui rit, qui gazouille et le papouille, je fonds.
Et je l’envie.

Dans le ciel j’ai vu passer des étoiles filantes… Les Perséides…

Faire un vœu…

Ne rien dire sinon le vœu ne se réalisera pas…

Regarder les étoiles filantes avec mon gamin qui me demanderait “et ça papa, c’est quoi” alors que je suis incapable de reconnaitre la Grande Ourse ou l’Étoile du Berger dans le ciel…
Mais pour lui, j’essaierais de savoir. Pour lui raconter la vie des étoiles. Pour lui raconter la vie. Pour voir dans ses yeux l’émerveillement pour son papa-qui-sait-tout…

Marie m’a dit que j’avais un fils, et moi je le fais comme si j’avais un fils…
J’imagine mon fils…
Là, sous les étoiles, j’ai envie que mon fils prenne ma main. Pour de vrai. Parce qu’il y en marre des faux-semblants et des mensonges…
“Avec un mensonge on va loin, mais sans espoir de retour.”[4]
Qui sait, je suis peut-être déjà parti trop loin…

Je crois que je me suis endormi…
Quand je me suis réveillé, dans mes écouteurs, Barbara chantait :

J’attendrai que ma joie revienne,
Qu’au matin je puisse sourire,
Que le vent ait séché ma peine
Et la nuit calmé mon délire.


Tout à l’heure, je suis retourné au restaurant. Je suis allé à MA place. J’étais le premier client dans la salle…
Natacha est sortie de la cuisine, m’a regardé, elle a illico fait demi-tour.
Quelques secondes plus tard elle est revenue en salle et a déposé une panière sur ma table.
Té, voilà du pain, monsieur. Vous prendrez quelque chose avec ?
Une fois encore, bien joué. Ils se sont donné le mot on dirait…

J’ai commandé une tartine de chèvre chaud, miel, roquette et noix et des quenelles de brochet au riz et légumes du soleil (tomate, aubergine, courgettes, herbes de Provence).
Excellent repas, je trouverai le moyen de féliciter la cuisinière…
Pour le dessert, comme dimanche dernier j’ai pris une soupe de fraises, menthe et basilic. Avec la ferme intention de l’apprécier cette fois-ci… Il y avait quelques fleurs jaunes du plus bel effet sur la coupe remplie de fraises, comme on voit les chefs le faire dans les émissions de cuisine. Tendance, quoi.
J’ai mangé rapidement. Trop rapidement, comme d’habitude.

En partant j’ai laissé sur la table un petit bouquet de fleurs des champs, maladroitement glissé dans la carafe d’eau, avec un petit mot :
Pour Natou, avec toutes mes excuses. Je n’aurais pas dû me comporter comme un “cacou”.


J’ai été malade tout l’après-midi… Peut-être n’aurais-je pas dû boire ce grand verre d’eau glacée, mais bon, j’ai l’habitude pourtant… ou alors j’ai attrapé froid avec cette nuit passée à la belle étoile…
En tout cas je suis sûr que ce n’est pas le repas, c’était trop bon et puis, que des produits frais du coin… Peut-être qu’il ne fallait pas manger les fleurs jaunes ? [5] On me l’aurait précisé…

Assis sur mon trône, j’imaginais le Comte russe déclarer que “Débacle du ventrrrrrre êtrrrrrre perrrrrrte totale de dignité pourrrrrr homme !”
Je me suis fait rire tout seul en essayant d’imiter cet accent improbable.
Et en même temps… Voilà qui me résume bien : perte totale de dignité

Notes

[1] Thérèse Renaud - Le choc d’un murmure

[2] Faites attention, les voisins, écrivez moins fort, j’entends tout !

[3] Je crois que j’ai bien fait d’éviter l’initiation au tir à l’arc proposée en ville ce matin…

[4] Proverbe juif

[5] Du sené sans doute, utilisé comme… purgatif !

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