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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Boomerang

Suis-je possédé ? Ou juste en passe de devenir fou ? Simple obsession depuis notre rencontre avec Anna et notre première discussion, peut-être ? Mais ce grand loup était encore dans mon rêve de cette nuit. Pour la première fois, je le voyais agressif, tous crocs dehors, prêt à attaquer. Mais qui ? Moi ? Ou Hugo qui était interposée entre lui et moi ? Elle se tenait à mi-distance, les bras tendus de part et d’autre comme pour mieux marquer qu’elle tenait à nous séparer. Les rayons du couchant me laissaient entrevoir ses courbes sous le voile de sa robe chamarrée, toute la splendeur de la parure juvénile dont la nature l’avait dotée, la troublante cambrure de sa chute de reins, le galbe de sa poitrine haute et ferme. Ses longs cheveux détachés flottaient au vent, et claquaient presque comme un étendard sur un champ de bataille. Elle ne cessait de tourner la tête pour nous regarder l’un l’autre, tour à tour. Soudain, le vent se fit plus violent, le ciel s’assombrit de lourds nuages menaçants qui engloutirent l’astre du jour d’une voracité effrayante. Une nuit improbable venait de s’abattre sur cette clairière. Hugo semblait s’être mise à hurler mais sa voix ne me parvenait pas. Puis. Un éclair. Un terriblement grondement. Tout devint noir. Uniformément, profondément, éternellement. Noir. Le monde entier avait été pulvérisé. Il ne restait rien. Absolument rien. Que le Néant.

Et je me suis réveillé une fois de plus en sursaut et en nage.

Il faut que je consulte. J’en ai bien peur. Au moins que j’en parle au Docteur E. lors de l’un de nos prochains échanges. Elle saura m’aider à démêler un peu ce tas de nœuds foutraques. J’en suis sûr.


Comme convenu, j’ai finalement appelé Nathan, ce matin. Il m’a d’abord cordialement rebroussé le poil pour mon trop long silence radio (à son goût), puis m’a raconté à grand renfort de détails son long séjour à Singapour, les opportunités qu’il pensait y avoir détectées, quelques pépites prometteuses, l’une en particulier sur laquelle il souhaitait néanmoins mon avis (J’ai tout de même eu comme un signal d’alerte. Il va à tout prix falloir que tu jettes un œil sur le dossier, Gaston. Je ne te laisse pas le choix. S’il y a une incohérence, un pattern qui sort du lot, tu le débusqueras, je le sais. Si c’est bon pour toi, je foncerai alors les yeux fermés.). Il s’en est ensuite pris à Einar, un peu sur le même ton de la remontrance qu’il m’avait servi en début de conversation, est passé à la charge au sujet de ma présence à l’inauguration de nos nouveaux bureaux (Tu n’as pas l’excuse d’être sur une île balayée par les vents dans l’Atlantique nord, toi ! Seriously! Tu es tout juste à une heure de voiture pour descendre de tes montagnes, Damnit!). Voyant que je n’étais pas parti pour fléchir, il me distilla quelques noms d’oiseaux en plusieurs langues, puis embraya rapidement sur le déjeuner que je lui avais « promis ». Oui. Je lui avais bien écrit ça dans mon SMS. Et je n’allais pas pouvoir y couper sauf à risquer de réellement nous fâcher.

— Tu descends demain alors ?
— Non, pas possible demain. Désolé. Mais mercredi si tu es dispo.
— Aucun rendez-vous d’affaires cette semaine. Je me fais vieux. Je fatigue. Je dois déjà effacer le jet-lag. Mais pourquoi pas demain ?
— Je peux pas. J’ai tir à l’arc.
— Wait. What?
— Oublie. Longue histoire. J’essaierai de te la faire courte mercredi.
— OK, OK… OK pour mercredi, alors. Tu viendras me récupérer en fin de matinée à la nouvelle adresse et je te ferai visiter le parc. Il va te plaire, je mise mes parts là-dessus.
— Pense à ta retraite, vieux fou, et garde donc tes parts. Ne m’en veux pas mais je dois te laisser là, quelqu’un m’attend.
— Encore une femme, n’est-ce pas ?
— Oui. Comme toujours. Tu t’en doutes bien. Allez. Sois sage d’ici là, Nathan.
— See you on Wednesday, Gaston. Cheers.

Ça s’était mieux passé que je ne l’aurais cru. À aucun moment il ne s’était laissé aller à basculer en mode Drama Queen.


J’arrivais donc parfaitement à l’heure. Mon rendez-vous galant du jour s’appelait Madame Lalande, et je débarquais parfaitement synchro pour assister à une énième manifestation de l’effet Lalochère : Madame Lalande qui venait de se pencher au-dessus du comptoir de la réception pour claquer une paire de bises à une Jeanne toute surprise. Et amusée ensuite de voir que je l’étais plus encore. Ah ! Elle a le beau rôle, la p’tite patronne, avec ses « Gaston… Il faudra bien que tu apprennes un jour à ménager un minimum de distance avec nos résidents. Et plus particulièrement les résidentes… ». Mais bien sûr, demi-portion, je vais t’en causer au retour, moi, tu vas voir ! Prépare ton speech. Il faut avouer qu’elle ne semble pas manquer d’énergie, cette Antoinette, puisque tel est donc son prénom.

Même si elle m’a semblé bien silencieuse et songeuse pendant le trajet jusqu’à la gare. En y regardant bien, j’avais parfois le sentiment d’avoir deux personnes dans un même corps à bord. Son regard songeur s’illuminait puis s’assombrissait, et cette valse recommençait. Elle semblait à la fois pressée et mal à l’aise de rentrer, ça s’entendait dans ses quelques propos anodins. Oui. Un corps sur la banquette arrière, mais deux personnes bien ailleurs. De mon côté, je confesse ne pas avoir cherché à poser trop de questions. Juste histoire d’éviter qu’une bien grosse bien stupide ne vienne se glisser là au milieu. J’ai donné. J’ai même versé au pot pour toute l’année 2020, là. N’en jetez plus.

Non mais…
Quand j’y repense…
Quel con !
Mais quel con !


J’ai préféré rentrer directement de Bourg-en-Bresse, ne pas déjeuner sur place, retrouver rapidement mes montagnes et mes forêts. En m’engageant sur le chemin de la ferme, j’ai aperçu Léo coupant par le champ. Elle me fit de grands signes de ses deux bras en l’air, avec son inimitable sourire extraordinaire. Elle semblait filer vers l’auberge. Elles y ont pris goût, les siamoises, à cette auberge et son ambiance, à ce fameux effet Lalochère. Mais, au fait ? Où est Charlie ? Léo sans Charlie ? Ces temps-ci ? La fin du monde serait-elle donc vraiment pour bientôt ? Au moins, la bonne humeur affichée par Léo témoignait qu’aucun souci n’était nécessaire à leur sujet. Mais si c’était bon signe, ça ne rendait l’absence de ma frangine à ses côtés que plus mystérieuse encore.

En me garant à côté de leur monoplace de location, je me suis dit que c’était un peu bête de traîner encore cet engin. Qu’il faudrait peut-être envisager dès maintenant l’achat d’une vraie voiture. Quelque chose avec quatre roues motrices pour se mettre le plus possible à l’abri des surprises de l’hiver par ici. Ou bien, je pourrais tout simplement leur laisser la Skoda et changer, moi, d’engin. Reprendre un autre modèle civilisé, évidemment. Puisque le Toyota ne peut pas toujours tout assurer non plus, surtout lorsqu’il s’agit de confort ou de longues distances. Et je sens renaître comme une envie de retrouver une bête un peu plus féroce, voire rageuse. À voir…

En franchissant le seuil, j’aperçus Charlie assise à la table de la cuisine. Rien devant elle. Ni assiette, ni ordinateur ou tablette, ni livre, ni carnet. Rien. Assise bien droite. Les deux mains à plat sur la table.

— Hey ! Coucou, toi. Ça va ? J’ai croisé Léo…
— Ça va, ne t’en fais pas. Coucou, Gaz’. Et toi ? Ça va comment ? Tu semblais confus, presque perdu, ce matin.
— … Hum… On fait aller. J’ai connu pire. Rien de grave. Vraiment. Je te raconterai quand j’y verrai moins même un peu plus clair. Promis.
— D’accord…
— C’est toi qui m’inquiètes, là. Qu’est-ce qu’il se passe, Sweetie ?
Sweetie ? Ohlala… Ça fait des lustres que tu ne m’avais plus appelée comme ça. Ça fait bizarre. Tout chaud. Mais bizarre.
— C’est parce que ton côté dure à cuire a pris le dessus, à mon avis.
— …
— Bon. Dis-moi ce qu’il se passe, s’il te plaît.

Elle était trop calme. Trop dans le contrôle. Trop peu Charlie. Tous mes sens venaient de se mettre en alerte, j’étais sur le qui-vive, à l’affût de la moindre anomalie supplémentaire. Maintenant assis en face d’elle, j’avais même rapidement fait l’inventaire de tout ce qui était à sa portée de main et pourrait se transformer en dangereux projectile, pour dire. C’est alors que tout doucement, elle fit glisser ses deux mains vers moi, en s’étalant lentement sur la table pour parvenir jusqu’aux miennes. Je vis son sourire un peu triste, un peu gêné, un peu angoissé. Puis elle enleva ses mains et se redressa, presque dans le même ralenti qu’à l’aller. Je reconnus tout de suite l’écriture. Même après toutes ces années. Il y avait eu trop de petits papiers glissés savamment là où je ne pouvais les trouver qu’au juste moment, trop de post-it collés aux endroits les plus stratégiques lorsque je partais très tôt ou rentrais très tard, trop de lettres enflammées qui m’avaient si souvent bouleversé, pour que je puisse un jour oublier cette écriture. Son écriture. J’avisais alors le timbre et le cachet postal.

— Japon ?
— Kyoto, oui.
— Voyage ou installation ?
— Installation.
— Depuis longtemps ?
— Un peu plus de deux ans.
— Seule ?
— Ces réponses-là, ce n’est pas à moi de te les donner. Tu ne le souhaites pas, d’ailleurs.
— …
— Je reste ou je te laisse ?
— Charlie… Je veux juste que tu te décides enfin à vivre sans t’angoisser pour moi. Je suis l’aîné. C’est à moi de prendre soin de toi. Pas le contraire.
— Ça fait 34 ans que tu le fais très bien, mon grand frère chéri. Même si tu as quelques fois perdu les pédales et bien merdé. Tu as toujours été là. Et puis tu es toujours en vie. Et ça, c’est la plus belle preuve que je puisse attendre de toi.
— …
— Elle est arrivée ce midi. Mel m’avait avertie qu’elle venait de te répondre mais m’avait fait promettre le silence. Tu ne m’en veux pas trop, dis ?
— Non, Sweetie. C’est de bonne guerre.
— Je te laisse alors…

Elle se leva en glissant de sa chaise, souple, silencieuse et discrète. Elle prit son sac et ses clés, contourna la table, vint à mes côtés pour me serrer dans ses bras et m’embrasser.

— Promets-moi seulement de m’appeler si ça ne va pas. De ne pas t’enfuir. Promets le moi…
— Je te le promets.
— Dans les yeux ?
— Dans les yeux, mon Ange.

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