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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Promenons-nous dans les bois, ...

Dans les limbes.

Voici le sentiment qui persiste depuis mon réveil. J’ai l’impression d’errer dans les limbes. Je me sens incapable de dire si cette nuit a été bonne ou mauvaise, apaisante ou mouvementée, profonde ou paradoxale, reposante ou éreintante. Mais j’ai dormi. Au final, rien d’autre ne compte vraiment au registre de mes nuits depuis quelque temps. Je commençais à ne plus avoir les idées bien claires. Mais, si je prends la peine de me poser la question, le sont-elles vraiment plus en ce moment ? Après avoir mis les siamoises au lit, je n’ai pas réussi à remettre le nez dans les chiffres de l’auberge. De toute manière, au point où j’en suis, j’ai de quoi rassurer Jeanne. En partie. En partie, seulement. La rentabilité est là, mais pas exorbitante non plus. Il faudrait certainement que je mette mon nez dans la comptabilité, que j’épluche les factures fournisseurs. En gros, que je me mêle encore un peu plus de la vie de Jeanne que je le fais déjà. De celle de son auberge, en tout cas. Rien de plus que son projet de vie actuel, n’est-ce pas ? Une bagatelle, c’est évident… J’ai donc tenté de mettre mon flux de pensées concrètes en sourdine, l’étouffer sous la voix suave de la trompette de Miles. Ça a bien fonctionné, de fait. Les pensées concrètes se sont dissipées. Pour céder la place à d’autres, bien plus éthérées, bien plus fluctuantes, bien moins contrôlables.

Zut, tiens.
Mention essaie encore.


Les filles dormaient encore lorsque je suis passé préparer une première tournée de café. J’en ai profité pour prendre connaissance du contenu de cette enveloppe. J’en ai d’abord extrait plusieurs cartons d’invitation pour une inauguration vendredi soir prochain. D’un luxueux grammage au toucher chatoyant, presque sensuel. Nathan, forcément. C’est forcément Nathan qui s’est chargé personnellement de choisir le support. Son raffinement ne cessera jamais de me surprendre. Puis, en penchant l’enveloppe, une carte a glissé pour atterrir sur la table dans un léger tintement cristallin, un peu métallique. La même impression que nos clés USB chiffrées : si ce n’est pas du titane, c’est outrageusement bien imité. Là encore, le logo gig gravé au laser. Ainsi qu’un rendu monochrome discret de ma pomme, selon le même procédé certainement. La photo n’est pas toute jeune. Normal. Je remarque également la puce et devine l’antenne RFID. Nouvelle carte d’accès, je présume. Vérifiant l’enveloppe, je ne peux m’empêcher d’être surpris d’en ressortir une feuille de papier légèrement ivoire, pliée pour renfermer l’écriture de ce même Nathan. Alors, là, il a fait fort ! Ou bien nous sommes parvenus (enfin) à le pousser dans les derniers retranchements de son flegme britannique.

 Je suis rentré de Singapour en début de semaine, et pas un seul de vous n’a daigné prendre de nouvelles. Pas même de mes nouvelles. Entre le sale gosse que tu es et ce vieux con de Einar, je me sens bien entouré. En plus, Annabelle m’a appris que tu étais passé au bureau (Elle m’a confié avoir eu du mal à te reconnaître, d’ailleurs. Dois-je m’inquiéter ?) il y a quelques semaines de cela. Des mois que tu n’y es pas venu et tu choisis, comme par hasard, de passer alors que je suis sur un autre continent ? Tu te moques, en plus ! J’ai bien essayé de vous appeler une dizaine de fois chacun mais pas un n’a pris mes appels. Vous êtes-vous concertés pour me faire ce énième coup tordu ou est-ce vraiment naturel chez vous ? Barbares ! As-tu au moins pris la peine d’écouter le message que j’ai laissé sur ta boîte vocale ?

Anyway…

L’inauguration de nos nouveaux bureaux aura lieu vendredi 14 août. Je sais que je ne dois pas trop compter sur l’un ou l’autre pour être présent, cependant je reste un grand rêveur. Ceux-là devraient vous plaire, en plus : un ancien hôtel particulier sur les bords du Léman, avec un joli parc pour les sauvages que vous êtes. Loin, très loin du quartier d’affaires de Genève. Mais je suis convaincu que vous trouverez encore le moyen de me rétorquer que cela reste trop ostentatoire, n’est-ce pas ?

Goddamn it! Let me hear from you!
Nathan

Il a encore réussi à me faire rigoler. Et sa patience m’impressionne toujours. C’est bien grâce à lui que ce montage tient encore. Pire, qu’il se développe sans cesse, régulièrement, discrètement, sans la moindre couverture médiatique, volant toujours en dessous des radars et évitant ainsi l’intérêt et l’effervescence des grandes places de marché. Assez joué, va. Que deviendrons-nous s’il terminait par totalement tourner bourrique ? Il était plus que temps pour un SMS, au moins.

Keep Calm and Drink Brandy. Pas de nouvelles de Einar de mon côté non plus. Tu as raison pour l’inauguration : je ne viendrai pas. Mais je te confierai mes petites sœurs (tu vas voir comme elles sont resplendissantes en ce moment). Je compte sur toi pour en prendre soin. Je t’appelle lundi. On tâche de déjeuner ensemble cette semaine. Promis. Et tu me feras visiter ces nouveaux bureaux. Je t’embrasse, vieux truand.

Suivant les instructions de la note dactylographiée qui accompagnait la carte d’accès, j’activais cette dernière en ligne et en profitais pour inscrire Charlie et Léo sur ma liste d’invités pour la sauterie de l’inauguration. C’est à ce moment-là qu’elles ont décidé d’apparaître, déjà souriantes et collées l’une à l’autre alors même que je pouvais apercevoir le résidu des brumes de sommeil dans leurs yeux et leurs cheveux.

— Salut, les filles. Vous serez de sortie vendredi soir. Genève. Faudra vous pomponner classieux. Je me suis occupé de votre carnet de bal.

Après le défilé des bises et le réflexe de survie qui tient à vite se servir une tasse de café, la curiosité commença à les saisir.

— Comment ça ? Où ça ? Et toi ?
— Sur les berges du Léman, Charlie. Inauguration de nos nouveaux bureaux. Je n’ai que l’adresse pour le moment et ne connais pas encore les lieux. J’ai demandé à Nathan de vous surveiller…
— Ce qui veut dire que tu ne nous accompagneras pas, donc. Voilà bien quelque chose qui n’est pas du tout surprenant. Mais alors… Pas du tout !
— …
— Il va bien ?
— Je crois, oui. Il râle. Mais tu auras bien le temps de prendre de ses nouvelles en direct.
— OK. Léo et moi mettrons l’achat de nos parures mondaines sur ta note, mon cher frère démissionnaire. Je te garantis que ça va casquer. C’est tout ce que tu mérites !
— Ben voyons…


Hier soir, un instant, j’ai cru que le sommeil m’échapperait à nouveau, malgré les notes feutrées de Blue In Green. Un instant, j’ai été tenté de trouver refuge dans une clairière au milieu des bois. Mais laquelle ? Celle du Sanctuaire, dans l’espoir de rencontrer à nouveau ce grand loup, de comprendre son apparition ? Ou celle à la cabane dans l’espoir de surprendre la petite Loup, de la découvrir de son mystère ? Et puis, j’ai sorti ce petit caillou de ma poche, l’ai observé à la lumière pâle de la Lune. Je l’ai senti vivant. Un cœur de pierre qui bat. M’ont alors envahi le halo de l’incendie de la chevelure d’Anna, l’odeur que j’avais gardé d’elle lorsque je l’avais enlacée, cette seule et unique fois, avant que cette magnétique sauvage ne s’échappe. L’incompréhension de tout ce qui m’arrivait depuis plusieurs semaines. Le reflux des souvenirs de ma vie parfaite et parfaitement sabotée avec Mélanie. L’envoûtement par cette femme renard et l’obsession qui l’avait accompagné et ne semblait plus vouloir me quitter. La surprise troublante de cette attirance sensuelle soudaine pour cette minuscule et si jeune Hugo. Tout cela commençait à ricocher sous les parois de mon crâne. De plus en plus vite. De plus en plus fort. Puis dans mon sang. Puis dans chaque muscle. Chaque nerf. L’odeur nocturne de la forêt commençait à me submerger, le chant silencieux d’une brise légère et la chorale des imperceptibles mouvements qu’elle suscitait s’invitaient aux côtés de cette formation jazzy qui inondait mes oreilles, l’humidité fraîche de la nuit maintenant épaissie s’infiltrait par chacun des pores de ma peau. Et à nouveau cette folle et furieuse envie de hurler à la Lune. J’étais vivant. Intensément vivant.

Je me suis résolu à rejoindre mon coin de grange. Ma paillasse improvisée. Son futon et ses tatamis. J’ai posé ce caillou irréel sur la caisse en bois qui fait office de table de chevet, fermé les yeux et, contre toute attente, je me suis endormi.

Je me souviens que, cette nuit, j’ai couru dans des bois sombres, noirs et épais, aux racines et aux troncs noueux. Au milieu d’une meute. Ma meute. Tout excité de la saveur, de l’ivresse, du sang chaud dans ma gueule, partagé avec une jeune femelle.

Et si je restais à jamais dans les limbes ?

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