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Esteban Biraben

Chambre 18

La solitude du menteur de fond

C’est mon heure, sous la véranda.
Il me semble avoir entraperçu le veilleur de nuit. Fumer du teuch à quatre heures et demie du matin, à froid, il faut avoir la santé. Ça laisse un drôle de goût dans bouche. Je me demande si la plante est cultivée sur place. Après tout, il suffit d’un coteau bien exposé au soleil. C’est une si belle plante, je regrette toujours qu’elle ne soit pas autorisée comme plante verte. J’aurais dû proposer cela aux syndicats enseignants, tiens. Peut-être que cela leur aurait paru suffisamment disruptif.

Voilà qui me fait penser à notre partie de pétanque samedi dernier. Nous avons ensuite pris l’apéro offert par le réalisateur Javot (eh oui! c’était lui ! et son amie Elisa Hell : qui l’eut cru dans une auberge du Jura ?) et Jojoff nous a invités à dîner. C’est un ancien typographe et il nous a régalés avec des anecdotes CGTistes qui valent bien les combats de la fac.

Les gens ici sont très liants, très attentifs aux autres. En est-il toujours ainsi dans le monde réel[1] , et plongé dans mes livres je ne l’aurais pas remarqué ? Mais les livres racontent quelque chose du monde, et jamais ils ne parlent d’une telle empathie. On a l’impression d’être entouré d’une ouate qui amortit les coups.

Et des coups, il y en a. Dimanche, la jeune Marseillaise si enjouée de la partie de pétanque s’est fait plaquer par son compagnon, un homme peu recommandable si j’en crois les commentaires entendus ici et là. Tout le monde était désolé pour elle et furieux contre l’homme (et pourtant, si cet homme était si peu fréquentable, ne faut-il pas se réjouir de son départ ? Ô paradoxe qui nous fait nous attacher à ce qui nous nuit et engendre 90% de la littérature et des films). C’est toujours une situation embarrassante : montrer de la sollicitude ou faire mine de rien pour permettre de sauver la face ? Heureusement des clientes présentes à l’auberge depuis plusieurs semaines ont pris la situation en main. La jeune Marseillaise est encore à l’auberge, j’ai cru comprendre qu’elle s’était fâchée avec sa famille pour suivre son ami et qu’elle ne sait plus où aller.

Lundi (je tiens le compte des jours pour tenter de retenir le temps qui m’échappe) une vieille dame, une voisine de notre étage, a repris le vélo avec un enthousiasme qui faisait plaisir à voir. Sous son impulsion, ses supporters les plus spontanés — dont nous faisions partie — ont dîné ensemble. J’étais le seul homme de la tablée et la solitude de ces dames m’a ému : notre cycliste à 80 ans passés est veuve, elle est venue voir sa petite-fille dans la région, et Antoinette, plutôt dans nos âges, est veuve également — mais dans la situation opposée à la nôtre, ce sont ses enfants qui l’ont expédiée ici.
La monitrice es-deux-roues est une jeune femme, elle mariée, dans la situation inouïe d’avoir appris qu’elle devait partir au Nigeria d’une semaine à l’autre avec ses enfants : son mari a accepté un poste d’expatrié sans la prévenir ! Elle songe à divorcer. Elle a dû passer un étrange dîner entre ces deux veuves et notre couple de vieux mariés. Il y a toujours un moment où je vois la question se peindre sur le visage de nos interlocuteurs : « mais comment font-ils, comment ont-ils fait ? » (oui, je vois bien qu’on songe à nous au passé, comme s’il ne pouvait plus rien nous arriver).
Et je me souviens de la phrase d’une amie, peu avant notre mariage en 1971 : « l’important n’est pas d’avoir les mêmes goûts, mais les mêmes dégoûts ».
Je crois que c’est vrai. Pas les mêmes dégoûts pour la banane ou la peinture à l’eau, mais les mêmes rapports à l’argent, à la réussite sociale ou au malheur des autres. Les mêmes réactions spontanées, les mêmes instincts : qu’est-ce qui nous est insupportable ? Comment tenir ensemble si l’on n’est pas d’accord sur ces fondamentaux ?

À qui raconter tout cela ? À qui raconter nos balades, nos conversations, nos bitchages sur nos compagnons d’auberge ? Devant qui plastronner pour avoir rencontré (et joué à la pétanque !) Éric Javot et Elisa Hell ?
À avoir menti aux enfants, nous nous sommes coupés de nos interlocuteurs naturels. Bien sûr nous pourrions écrire à nos amis, mais d’une part je redoute les fuites[2], et d’autre part, je dois reconnaître que j’ai honte. J’ai honte d’avoir menti aux enfants, j’ai honte d’avoir eu la lâcheté d’éviter une explication directe; j’en ai trop honte pour l’avouer à quiconque.
Condamné au silence.
Sans compter que cela ne résoud rien : tous les problèmes se reposeront quand nous rentrerons.

Le deuxième effet Kisscool, c’est que je passe beaucoup de temps à me promener… dans Dodoma. C’est si facile aujourd’hui avec internet de monter un mensonge. Je connais la météo, les nouvelles du jour. Je me promène dans les rues avec google street view, je nous ai même choisi un hôtel. J’ai trouvé les comptes Twitter des librairies de Dodoma. Je regarde les hommes jouer au mancala sur Flickr. Les baobabs m’emplissent de nostalgie et la savane occupe mes rêves. Je pourrais envoyer aux enfants des mails emplis de détails pittoresques et d’anecdoctes piquantes, je pourrais décrire les odeurs, les couleurs, la nuit qui tombe brutalement à six heures, les insectes furieux autour de la lampe et le goût de la noix de coco.
Ce serait la dernière indécence.

Allons, ne pensons pas à cela. Faustine se repose et rit, nous bavardons avec des adultes pour la première fois depuis longtemps, les enfants se sont organisés sans nous (comme quoi nous ne sommes pas indispensables : c’est aussi ce que je voulais leur prouver. Couper le cordon, bord**). Le premier objectif est atteint.

Le jour est levé, je vais retourner dormir une ou deux heures. Samedi nous irons visiter une fruitière.

Notes

[1] ie, ni celui de la fac (looool) ni celui de retraités ne fréquentant personne au dessus de dix ans

[2] elles surviennent toujours : une information se diffuse au carré du nombre de personnes au courant.

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