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Margaux Hoareau

Chambre 8

Outrage et rébellion

Les filles,

Je vous ai grondé pour votre pessimisme, j’aurais pas dû.

Je m’étais donné du mal lundi. J’avais mis mes meilleures chaussures de marche, j’étais tartinée de spray anti-bébétes et je m’étais gavée au petit-déjeuner pour ne pas risquer de tomber dans les vapes pendant les balades interminables que m’avait promis Jérôme. J’étais prête avant lui, même.

Et puis à dix heures moins le quart, alors qu’on sortait enfin de la chambre, son téléphone a sonné, il est rentré, a allumé son ordinateur et s’est excusé de me faire faux-bond. Une urgence à son travail, qu’il paraît.

J’me suis dit “Ah, il va en avoir pour quelques minutes et puis on va partir.”

A midi et demi j’ai lâché l’affaire et été déjeuner sans lui. C’était encore très bon, dommage que l’arrière-goût amer que j’avais en bouche ait un peu gâché le repas.

L’après-midi, pas mieux. A 19h il a refermé son PC et à force de le cuisiner j’ai fini par lui faire cracher le morceau. Turn out que monsieur n’est pas vraiment en vacances, il est d’astreinte. Tout le mois, week-end inclus ! J’étais à deux doigts de l’étrangler mais il m’a juré qu’il ne devrait pas être trop dérangé, soi-disant c’était exceptionnel. J’ai douté, mais je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Et hier du coup ? Ben rebelote, voyons ! Cette fois le téléphone n’a pas attendu la dernière minute, il nous a carrément réveillé. A six heures trente. Du matin. Cette fois j’étais prête, j’avais rechargé la batterie de ma liseuse, j’ai pas attendu bêtement. A la place j’ai attendu littérairement. C’est mieux, mais pas de beaucoup. Enfin.

Il y a passé la matinée puis a accepté de décrocher suffisamment pour déjeuner avec moi. Mais dès la dernière bouchée avalée il s’est recollé à son ordinateur et moi à mon roman. Et puis il m’a virée de la chambre. Je n’exagère pas hein, il a relevé le nez, j’ai eu un moment d’espoir et là il m’a sorti “Dis Margaux, tu n’irais pas faire une balade toute seule une heure ou deux ? J’ai une vidéoconf’ qui va commencer et je ne voudrais pas que mes collègues se fassent des idées.”

EST-CE QUE J’AI L’AIR D’UNE POULE POUR VIEUX RICHE LES FILLES ?

Je sais pas ce qu’il m’a pris mais d’un coup j’ai décidé que je devais laver l’affront aussi littéralement que possible. J’ai chopé mon maillot, une serviette, je me suis changée dans la salle de bain, j’ai foncé vers le lac et j’ai nagé, nagé, nagé ! A un moment j’ai relevé la tête pour souffler et j’ai vu que le soleil était bien bas sur l’horizon. Je suis sortie de l’eau et là j’ai réalisé que ça caillait grave, j’ai couru vers l’auberge pour me réchauffer et je me suis retrouvée dans la chambre, grelottante, devant Jérôme qui se faisait un sang d’encre. Et, euh… Je suis tombée dans les vapes, je crois. En tout cas je me suis réveillée ce matin avec un mal de crâne d’anthologie, le nez bouché et un Jérôme penaud au bord du lit qui a filé en vitesse me faire une tisane. J’ai passé la journée au lit à dormir et me moucher.

Là, ça va mieux. Je me mouche toujours mais c’est tout ce qu’il reste de ma baignade givrée. Les regrets (ou scrupules ?) du géniteur se sont envolés bien vite, pas même deux heures après mon réveil il était de retour à ses astreintes.

Je sais pas ce que je vais faire. Là j’hésite entre chercher à passer de bonnes vacances sans lui ou m’acharner à lui pourrir la vie. Ou alors appeler un taxi pour rentrer chez moi ?

Je vais ruminer ça un jour ou deux. La nuit porte conseil, et je ne suis pas vraiment sûre de ne plus avoir de fièvre.

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