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Ariane Danchin

femme de chambre

Une visite inattendue

Je m’attendais bien à ce que l’un ou l’autre de mes enfants vienne passer à Pollox un morceau d’été, profiter du bon air, de la fraîcheur du lac, au moins le temps d’une randonnée, d’une longue promenade, de l’exploration d’un sentier escarpé et voilà que si Léon et Lucie ont confirmé par messagerie leur venue pour l’un le 13 août, pour l’autre le 17, c’est par la postière qui m’a déposé un courrier de papier, autrement dit une lettre, comme on pratiquait encore du temps pas si lointain des cols pelle à tarte, que j’ai appris en fin de semaine avant-dernière, que ma sœur viendrait à passer quelques jours.

Elle n’est plus depuis belle lurette cette jeune fille en robe rouge qui aurait fait tourner ou se retourner bien des têtes au Café des Sapins, il n’empêche que partager avec elle de délicieuses soirées, à ce remémorer les humeurs badines de nos jeunes années, m’en a presque fait oublier la loyauté que je devais à Jeanne, notre patronne de l’auberge (1) et que ce n’est que de justesse que je suis parvenue à assurer mon service lors des deux week-ends les plus récents. Il faut dire que rire et s’émouvoir et refaire le monde jusqu’aux aubes pourpres et travailler de bon matin n’est plus du tout de mon âge. Quant aux journées libres, elles ont passé d’un souffle.

J’en garde l’impression d’avoir eu des confusions, par exemple les affaires du monsieur que j’avais pris pour un Japonais n’étaient plus dans la même chambre, une résidente qui parle souvent allemand a soudain rajeunit de vingt ou vingt-cinq ans, il y avait un tambour chambre 13 puis qui n’y était plus et pendant quelques jours j’ai cru croiser des paparazzi partout. On en a bien ri avec ma sœur, je lui disais : Es-tu donc une star, qu’ils ont déboulé là en même temps que toi ?

Un matin que je suis passée à vélo devant chez le marchand de journaux, j’ai enfin pigé : un des résidents est un réalisateur connu et la dame qui parle allemand serait sa romance de maintenant. Ça m’a parut bizarre parce qu’en refaisant les lits, on sait bien des choses bien avant les paparazzi, mais vu comme j’avais la tête ailleurs de revoir ma sœur et des pieds de plomb de la fatigue de ne pas dormir assez pour cause de retrouvailles, il se peut que je n’aie rien vu de ce que j’aurais dû.

Et puis il y a le fait de n’y être qu’aux week-ends. Avec le 14 juillet je n’avais pas fait très attention car j’avais travaillé quatre jours, presque une vraie semaine de travail, mais là, je l’ai bien vu : je reviens, ce ne sont ni les mêmes têtes, ni les mêmes lits, ni les mêmes affaires, sauf pour certains, pas évident de s’y repérer.

Ma sœur m’a fait oublier le carnet, et même de lui en parler (elle aurait pu, qui sait, me conseiller). Pour l’instant je remets en semaine d’en parler à ma patronne le week-end quand je la verrai. Et le week-end il y a tant de travail, je me dis facilement que ça n’est pas le moment, qu’on verra à la fin du service. J’ai espéré qu’il y aurait un moment de vide dans la chambre où je l’avais trouvé et que je pourrais l’y reposer. Mais c’est bête, parce qu’il faudrait faire quelque chose, ça n’est pas comme si ce qui y était dit était des petites histoires de rien de quand les gens vont bien. J’y pense, et que même ça serait urgent. Et puis j’oublie. Je ne me sens pas à la hauteur, alors j’oublie, j’oublie pour pouvoir me concentrer sur le normal à faire.

Elle est partie ce matin (je veux dire, ma sœur), je me laisse deux jours pour remettre un peu d’ordre chez moi et puis jeudi, je relis je réfléchis.

(1) Je précise parce qu’il y a une autre Jeanne, chambre 15, une cliente résidente

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