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Ann-Kathrin von Aalders, Gräfin von Ersterbach

Chambre 1

Le dernier jour - Der letzte Tag

Chère Marie-Ange,

On est dimanche et je me suis réveillée ce matin une boule au creux du ventre. Akikazi dormait encore et j’ai passé un long moment à le regarder. J’aime tellement de choses chez lui. Ses yeux en amandes qui se perdent vers les tempes en petits canaux de rides et donnent l’impression qu’il sourit avec les yeux tout le temps. Ses cheveux noirs avec juste cette petite touche de gris près de chaque oreille. Sa barbe du matin, qui par sa couleur poivre et sel trahit ses années plus clairement que ne le fait sa chevelure. Sa bouche fine que j’ai sans cesse envie de dessiner de mes doigts, et de mordre de mes lèvres. Son corps musclé et compact, avec juste ce qu’il faut de coussins aux bons endroits, que mes mains connaissent par cœur et pourtant ne se lassent pas d’explorer. J’aime son parfum mélangé de nuit, de savon frais et d’homme. Quand je ferme les yeux, je peux entendre sa voix fondamentalement joyeuse, aux notes profondes et calmes. Et la façon dont il prononce mon nom, adouci par l’accent suisse un peu chantant.

J’ai posé ma tête sur sa poitrine et dans un demi-sommeil, il m’a enlacée. Comment puis-je repartir demain déjà, tout est passé si vite ? Je ne veux pas que ces vacances s’arrêtent. Je veux emporter avec moi cette chambre, ces effluves croisées de nos amours et du lac, ces odeurs de forêt humide séchée par le soleil de l’après-midi et ces parfums de bosquets ombragés. Je veux emporter le jaune des gentianes et le vert parsemé de couleurs des prairies de fauche, les teintes chaudes des lampions de la place de Pollox et celles du soleil couchant. Je veux pouvoir me promener seule en le sachant proche, à portée de conversation, à portée de main, à portée de lèvres. Je ne veux pas rentrer à Vienne.

Mais c’est le dernier jour. Je relis ce que j’ai écrit ci-dessus, Marie-Ange, et j’ai un peu honte, envahie par l’impudeur que cette relation a éveillée en moi. Étonnée de la facilité avec laquelle j’arrive à formuler ce beau sentiment naissant et grandissant au milieu de tous mes doutes, de toutes mes interrogations.

“J’aime les gens qui doutent, qui parfois trop écoutent leur cœur se balancer”

chante notre chanteuse fétiche Anne Sylvestre. Je pense qu’elle m’aimerait, là tout de suite.


Ce matin Natou a hurlé. Un long cri de douleur qui est arrivé jusqu’à nous suivi de ce que je pense avoir été un chapelet d’injures fleuries. Je l’ai entendue et suite à la commotion qui a suivi je suis restée dans mon lit, à regarder l’homme qui le partage. J’ai été égoïste le temps de me complaire dans mon chagrin inventé. Après tout, je ne devrais pas être triste. Akikazi et moi nous reverrons, nous avons parlé d’avenir, rien n’est fini et tout commence. Pourtant j’ai envie de me faire du souci, j’ai envie de rendre tout cela plus compliqué que ça ne l’est vraiment, alors je me suis enfermée dans mon cocon de doute créé de toutes pièces et suis restée là, espérant que d’autres allaient s’occuper d’elle.

J’ai appris plus tard dans la journée que Toni était parti. Qu’il l’avait laissée là, toute seule, avec une enveloppe sur le coin du lit comme on le fait dans un hôtel de passe. Avec une lettre qui m’a tellement mise en colère que si elle m’avait été adressée je l’aurais brûlée à grand renforts de malédictions vaudoues (difficile à faire pour un billet de blog, j’en conviens, puisque c’est le moyen qu’il a utilisé, mais vous voyez ce que je veux dire). J’aurais dû faire confiance à mon intuition. À toutes nos intuitions. Toni est un lâche, un fourbe, un mauvais qui n’a pas mérité une once de l’amour que lui a porté Natou. Lorsque nous nous sommes croisées plus tard dans la journée, elle m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit :

— Vré, Anne-Catherine vous aviez tous rézon. Tous !

— Je suis désolée Natou, tellement désolée.

Et ce fut mon tour de la serrer dans mes bras et de l’embrasser.

— Je sais le mal qu’un homme peut causer Natou. Aucun des mots que je pourrai dire ne saura alléger le coup qui vous a été porté. Vous allez trébucher, vous écorcher les genoux, vous relever et retomber encore et encore. Mais si mon histoire est une indication, alors il existe un peu de répit sur le chemin.

Elle avait l’air déterminé, une lueur de colère dans les yeux. Natou a ce qu’il faut pour s’en sortir mais je ne souhaite à personne ce qu’elle vient de vivre.


Akikazi et moi avons passé pratiquement toute la journée ensemble à revisiter les endroits qui ont servi de décor à notre début d’histoire. Pollox pour le déjeuner, balades autour du lac cet après-midi. Je crois que nous en avons tous les deux profité pour dresser l’album mental de ces vacances, comme pour graver dans nos mémoires les lieux, les couleurs et les sons. La journée est passée en coup de vent et je nous ai sentis tous les deux à fleur de peau. Nous avons parlé de tout et de rien et bien que notre prochaine étape soit clairement définie — je vais à Lausanne à la fin du mois —, et même si nos conversations se voulaient anodines, elles étaient cousues d’angoisse retenue.

Comment allons-nous chacun rentrer dans nos quotidiens respectifs et faire comme si de rien n’était ? Akizaki m’a posé des questions sur mon jour-le-jour à Vienne, qui je vois, ce que je fais. Je me dis qu’il a peut-être, comme moi, peur que le retour dans ma vie d’avant n’effiloche la trame que nous avons tissée. Je ne peux m’imaginer rentrer chez moi et ne plus l’avoir à mes côtés, reprendre ma vie comme si de rien n’était. Pourrons-nous nous parler ? Et si Charlotte revenait ? Je l’ai senti un peu différent aujourd’hui, un peu à cran. Ou est-ce moi qui le suis ?

Nous partons demain ensemble en taxi jusqu’à Bourg-en-Bresse. Demain !

Demain.

Je vous embrasse.

A-K. v. A.

PS. Je ne sais pas si vous verrez un jour cette lettre …

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