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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Des rousses et des loups

Comme par miracle, ce midi, j’avais réussi à trouver une place de stationnement à proximité de la gare sans devoir m’enfiler sur le parking dédié, hors de prix. J’avais choisi d’y laisser la voiture et de partir tranquillement à pied vers le centre, pour déjeuner. Je me balade assez peu dans Bourg-en-Bresse. Pas de réelles affinités avec cette ville. Ça a toujours été comme ça. Je crois que la dernière fois que j’étais venu dans le centre, c’était pour assister au concert d’un groupe d’amis, qui passait un soir de semaine dans un petit bar associatif. Un vrai moment sympa. Après avoir regardé quelques vitrines, sans vraiment les voir, j’ai trouvé à m’installer en terrasse, à l’ombre et en bordure de zone piétonne, non loin de la Cathédrale. J’étais parti pour un repas léger, mais la salade bressane qui a atterri devant moi était tout bonnement colossale. Le double expresso n’était pas de trop pour à la fois aider à la digestion et me redonner un coup de fouet. J’en ai profité pour écrire quelques lignes dans ce cher carnet. En alternant avec quelques pages du livre du moment. Que je lis toujours lentement. Je trouve ça marrant, en fait. C’est comme si le titre de l’ouvrage en conditionnait la lecture que j’en fais.

De fil en aiguille, de livre en livre surtout, j’en venais à penser à ceux récupérés mercredi chez Solange. Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, d’abord. Puisque ça faisait un moment que ça me travaillait, influencé par les écrits d’un blogueur que j’apprécie énormément, expatrié au Canada. Mais aussi — et surtout ? —, deux livres que m’avait recommandés Anna : Le versant animal de Jean-Christophe Bailly et Manières d’être vivant de Baptiste Morizot. Et voilà que de fil en livre, je me retrouvais maintenant englouti par le souvenir d’Anna. Deux semaines déjà depuis ce repas chaleureux. Moins de deux semaines depuis son départ précipité et furtif. Dix jours seulement, depuis sa fuite, depuis qu’elle m’avait abandonné là, avec pour seules consolations une lettre magnifique, un caillou des plus étranges, et l’idée de la savoir libre, heureuse et épanouie quelque part. Je me suis alors pris à imaginer que cette surprise dans les réservations de l’auberge pourrait se nommer Anna Fox. Mais le temps d’un très court film mental, seulement. Anna et moi, nous ne nous retrouverons pas sur le parking d’une gare. Sûrement pas celui de la gare de Bourg-en-Bresse, en tout cas. Ce n’est pas notre territoire, ici. Ça ne le sera jamais.

Si quelque chose en moi, quelque chose de profondément inscrit, quelque chose d’animal, me dit que nos chemins se croiseront à nouveau, tôt ou tard, ce ne sera pas dans l’univers bétonné des villes. Non. Dix nuits que j’ai perdu le sommeil, en même temps que la piste de ma frêle renarde. Je pense, j’espère, que je retrouverais des nuits apaisées avant même de revoir l’incendie de sa chevelure. Simple question physiologique de survie. Je commence à sentir mon corps se ratatiner, mon esprit se décomposer. Je repense à ma rencontre avec ce loup, la nuit du départ d’Anna. Cet épisode avait-il bien eu lieu ? Avait-il été réel ? N’était-ce pas une hallucination ? Je m’étais évanoui. Ça, je m’en souviens bien, j’en suis certain. D’un coup, je n’étais plus là. Et si cette rencontre avait bien eu lieu… Était-ce véritablement un loup de chair, d’os et de crocs ? Un esprit, peut-être ? Ce fameux Amarok qui me serait venu en aide pour m’inviter à voir au-delà de la simple perte d’une folle et douce idylle naissante ? Me voilà donc quitte à compléter mon inventaire des petites et grosses obsessions : des insomnies, des lettres, des rousses et des loups. À ce rythme, si je ne finis pas avec le cerveau cramé par les électrochocs, surveillé de près par une cruelle Mildred, je pourrai m’estimer heureux.

Loup, tiens…

Puisqu’on parle de loups.
Elle m’a bien surpris, cette jeune et miniature Hugo Loup.


— Bonjour. Gaston Gumowski. Je suis le livreur. Alors vous aussi vous nous quittez déjà ?!
— Bonjour. Hugo Loup. Oui. Et… Non. Simple intermède. Je compte revenir très bientôt.
— Ah ! Tant mieux. Et il vous va comme un gant, ce prénom.

Elle rit. Un peu gênée, sans doute, de devoir à nouveau apporter cette précision qui lui semble nécessaire. Comme un mécanisme qu’elle aurait intégré au point qu’il la définirait presque, désormais.

— Mon prénom, c’est « Hugo », pas « Lou », vous savez…
— Oui. Je sais. Ma sœur m’a déjà précisé ce détail.
— Votre sœur ?
— Ma sœur, oui, vous l’avez forcément croisée. La plus petite du duo folklorique des serveuses du soir. Ceci dit, la plus grande est aussi ma sœur. Mais pas par le sang, dans son cas. Et j’insiste pour votre prénom. Lou vous irait à merveille, mais Hugo vous habille de mystère.

Je remarque que ça la met un peu mal à l’aise, un léger rose sur les joues. Et dans ma tête, je me hurle après en me disant qu’elle risque bien de croire que le vieux bouc que je suis tente de lui faire du rentre-dedans. Le fils Gumowski et sa gestion aléatoire et maladroite des relations humaines. Mais j’avise alors son Defender, autant par intérêt qu’en guise de diversion.

— Il est donc à vous, ce gros jouet ?
— Lequel au juste ?

Je ris. Elle m’a eu. Effectivement, je suis également très curieux de ce gros tambour qu’elle maniait comme la prunelle de ses (beaux) yeux quand je l’ai aperçue. Je comprends très bien, au passage, pourquoi la petite Gumowski pouvait la couver de regards gourmands au point de se faire pincer le cul en guise de représailles par Léo. Sacrée Charlie. Et m’est avis que Léo ne devait pas bien plus avoir ses yeux dans sa poche, friande qu’elle est des petits gabarits. Et comme un con, je glousse en pensant à Jeanne et ces histoires de camping-car.

— Pour le Land Rover, oui, il est à moi. Cadeau d’un ami cher. Pour le okedo daiko, le tambour, c’est un objet particulier pour lequel je serais bien incapable de vous dire en quelques mots ce qui me lie à lui. Et vous ? J’en étais venue à me dire que ce vieux et rare FJ45 vous appartenait mais…

Pointant la Skoda, elle me prend à mon jeu.

— Je m’étais trompée ou vous l’avez troqué contre un peu de confort bourgeois, comme de nombreux quadras avant qu’ils ne nous fassent leur crise voitures de sport ?

Prends ça, Gumowski. Pourquoi faut-il toujours que ce soient les plus petites qui te mettent le plus facilement minable ? Il doit y avoir un truc, là. Faudrait que j’en parle au Docteur E., la prochaine fois.

— Je suis en mission Uber, aujourd’hui. Le Toyota est rangé dans sa grange. Mais on dirait que vous vous y connaissez en 4x4…
— Pas tous, non. Mais ceux qui ont un fond d’histoire militaire, pas mal. Encore une longue histoire qui ne sera pas racontée aujourd’hui.

Douée, la gamine. Elle me balade comme elle le souhaite dans cette conversation, l’air de rien.

— Dites… Si je peux me permettre Monsieur Gum
— Gaston, s’il vous plaît. Quadra peut-être, mais pas encore grabataire.

Ah ! Là, je l’ai eue. Je valide l’éclat de rire et le sourire pétillant. C’est vrai qu’elle a un sourire charmant, la lilliputienne. Les filles ont bon goût. Vais aussi leur laisser la déco intérieure de la prochaine version de notre ferme, je pense.

— Si je peux me permettre, Gaston, pourriez-vous me recommander un endroit « particulier » dans les forêts alentour où je pourrais camper sans gêner ni m’attirer d’ennuis ?
— Bien sûr ! Avec plaisir. Mon petit doigt me dit que vous êtes du genre à avoir une carte IGN à portée de main. Je me trompe ?

Sur un sourire entendu, elle pivote et plonge dans la boîte à gants. Putain, Gumowski ! Plus haut les yeux ! Ce n’est plus de ton âge, vieux pervers ! Elle en ressort une carte qu’elle brandit fièrement et déplie illico sur le capot de son Defender. Qu’on scrute rapidement ensemble pour repérer l’emplacement de l’auberge, qu’elle tourne d’instinct pour aligner sur le nord. Drôle de bout de femme, tout de même.

— Là, vous voyez. Un peu à côté de ce chemin de randonnée. Il y a une vieille voie forestière qui n’est plus utilisée. Elle est un poil merdique mais si vous n’avez pas peur de vous servir de votre Land pour ce qu’il sait très bien faire, ça devrait être du pain béni.
— Celui-ci, là ?
— Yup. Suffit de partir en direction de Village Haut. Un peu avant d’arriver au hameau, vous allez passer entre deux murets de vieilles pierres. Juste après, sur votre gauche, il y a une vieille barrière en bois toujours ouverte et qui donne l’impression de simplement plonger dans un champ. Vous prenez là, vous tirez droit sur une centaine de mètres et vous tomberez sur des traces, puis la voie qui part dans la forêt.
— Je crois cerner, OK.
— Vous allez tomber sur un vieux pont en bois qui franchit l’Ondine. Ne le prenez pas. Descendez sur sa droite et franchissez à gué. Aucun risque. Surtout en ce moment. Nettement moins que le pont totalement vermoulu qui supporte très bien le passage des randonneurs qu’ils soient à pied ou à vélo mais qui ne survivrait pas au poids de l’un de nos bestiaux.
— Reçu.
— Vous allez ensuite serpenter pendant 1 km 500, environ. Là. Là, vous trouverez la place de poser le Land un peu en retrait et verrez un petit chemin à prendre à pince. En le suivant, vous tomberez rapidement sur une minuscule clairière. Plus une trouée qu’une vraie clairière en fait. Mais ça devrait vous faire un bon petit coin de paradis. Il y a une vieille cabane de bûcheron. Avec une paillasse, une table et un poêle. Ainsi qu’une pompe à bras à l’extérieur, pour puiser directement dans une source juste en dessous. Pas beaucoup de passage, vous serez au calme. Que des randonneurs au long cours, la plupart du temps. Presque des clochards célestes. Des personnes un peu sauvages, originales et attachantes, en règle générale. Et avec un profond respect de la tranquillité d’autrui. Pas eu l’impression d’en voir ces derniers jours. La place doit être libre. Et puis, vous pourrez toujours planter une tente à côté, si vous préférez.
— Ça me plaît bien, je crois que je vais me laisser tenter. Merci, Gaston.
— Service, mam’zelle.
— Sergent.
— Oh ! Mes excuses… « Service, Sergent ! »

Je me redresse en claquant des talons et la saluant. Elle éclate de rire devant ma pitrerie et rentre dans le jeu.

— Rompez, soldat. D’ailleurs, je pense que quelqu’un vous attend…

Elle fait un signe de la main qui s’adresse à quelqu’un derrière moi.

Sacrée nana, cette petite Hugo.
Et marrant, ce « Sergent » lâché spontanément, comme un vieux réflexe.


En relevant mon nez du carnet et mettant un pied hors de mes pensées, je prenais conscience de l’heure. J’appelais la boutique genevoise où j’avais acheté les tatamis et le futon samedi dernier et réservais deux des paravents japonais qui m’avaient tapé dans l’œil. Pas de problème mais pas possible pour la livraison. Je tâcherai donc de retourner à Genève dans la semaine, ou samedi prochain, au pire. Pour l’heure, il était temps pour moi de repartir vers la gare, voir quel modèle d’âme en peine j’allais bien pouvoir prendre en charge, cette fois, jusqu’à l’auberge.

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