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June East

Chambre 17

Je suis venue te dire que je reviens

La dernière fois que j’ai griffonné dans ce carnet, je quittais cette auberge du Jura après trois semaines particulièrement mouvementées. Aujourd’hui, dans le train Paris / Bourg-en-Bresse, je l’ai naturellement ressorti pour reprendre ce récit. Le paysage défile à la fenêtre et avec lui les bribes de juillet. Il s’en est tellement passé. Par où commencer ?

Côté Pro. J’ai signé un nouveau contrat à la Pollux International Artist Agency. La tête d’Isaac quand je lui ai annoncé la nouvelle restera dans les annales, à côté de celle du mec qu’on plaque et qui n’a rien vu venir. Ma relation avec Pollux est plus saine, moins affective, définitivement plus professionnelle. Juste un clash : Il insiste pour que je me trouve un nom d’artiste. Il n’est « pas fan d’Élisa Hell, pas assez catchy ». Pas catchy, pas catchy, est-ce que j’ai une gueule de pas catchy ! Javot a suggéré June East, ce pseudo que j’ai utilisé pour ma réservation à l’auberge. Pollux adore. Il ne va pas être facile d’y échapper. Il me fait rire avec ses airs de parrain de la mafia du cinéma, mais au moins, avec lui ça dépote. Une semaine plus tard, j’avais un nouveau book garni de photos signées Aziz Abad. Rien que ça. Avec en prime quatre castings dans la foulée : les prochains Hazanavicius, Assayas, Garcia et Desplechin. Un des scenarios est indiscutablement à chier dans le lot. À choisir, je croise les doigts pour faire le Nicole Garcia.

Sinon, je me suis court-bouillonée la rate pour rien avec cette histoire de clichés dans Entrevue. Visiblement la profession s’en cogne. Une actrice dénudée de plus ou de moins ne va pas changer l’ordre des lettres du Hollywood Sign. Pollux a mis son cabinet d’avocat sur le coup, rapport au contrat que j’avais signé qui n’inclurait pas les publications presse. Même les parents, à ma grande surprise, ont plutôt pris la chose avec philosophie. Au final, il n’y aura eu que des écorchures à l’amour-propre.


Tiens, en parlant d’amour. Côté Cœur. Javot. C’est… comment dire… un peu plus compliqué.

Sa visite éclair à Paris pour le tournage d’une émission de Drucker a été l’occasion de confirmer que notre nuit ensemble n’était pas qu’un simple plan cul : entre les sorties, les moments cocooning et torrides dans mon appart, et les longues discussions sur nos projets, nous avons passé trois jours plutôt idylliques. Du coup, vendredi dernier, quand Nadège, une amie, m’a annoncé qu’elle partait en vacances à Lausanne, je l’ai suppliée de faire un crochet et de me lâcher à l’auberge.

La Vie En Rose le temps d’un week-end. Ou presque. Car la joie des retrouvailles et des étreintes a été légèrement ternie par la douche froide des doutes et des allusions. Notre différence d’âge dérange Môssieur apparemment. Il redoute ce que les gens diraient de lui ou de moi. Il aura fallu qu’il mentionne cette différence pour que je m’en rende compte en fait. Ce genre de considération relève bien d’une autre génération. Je suis de celle qui a décidé de vivre ses passions en dépit des étiquettes et des opinions d’autrui. À un moment, il a même réussi à me dégonder les nerfs :
— Tu ne crains pas qu’on dise de toi que tu n’es que la poule d’un réalisateur. Que c’est grâce à lui que tu tournes ?
— Alors là, tu vois, je m’en tamponne d’une force, tu n’as pas idée. Mais dis-moi, qu’est-ce qui te fait le plus flipper ? Qu’on dise de moi aujourd’hui que je suis « L’actrice qui couche avec Éric Javot » ou que demain on puisse te présenter comme « Le réalisateur qui se tape Élisa Hell » ? C’est mon égo que tu souhaites protéger ou le tien, Javot ?
Il a grogné en prenant la fuite sur le balcon pour fumer son cigare. Je suis restée assise sur le lit comme une conne qui aurait mieux fait de se taire. Ambiance.

Je crois que ce qui me chagrine le plus est de le voir dénigrer le synopsis qu’il avait écrit pour moi. Dommage, cette histoire était une fabuleuse déclaration, aussi intelligente qu’originale. Rien de plus triste qu’un créateur qui n’a pas confiance en son talent. Enfin bon, je manque certainement d’objectivité.

Le lundi, quand il m’a raccompagné en Harley jusqu’au train, j’ai décidé de faire abstraction des zones d’ombres pour ne garder en mémoire que les scènes romantiques. (Les rushes des chamailleries, je les balance sur ce cahier une dernière fois comme on les jetterait à la poubelle). À cet instant sur le quai j’ai compris que j’étais bel et bien amoureuse. J’ai tellement envoyé de gars dans la bande d’arrêt d’urgence pour moins que ça.

Pollux a décrété que le mois d’août allait être mort et qu’en attendant le feed-back des quatre castings, j’allais pouvoir souffler un peu. Ni une, ni deux, j’ai immédiatement planifié mon retour dans le Jura. J’ai téléphoné à Jeanne Lalochère pour savoir si une chambre était libre et après lui avoir fait jurer de ne rien dire à Javot, j’ai bouclé ma valise. Ce n’est pas tellement que je compte dormir dans un autre lit que le sien, mais je ne voudrais pas nuire à la créativité de l’artiste. Et puis je crois à la nécessité d’un espace vital pour qu’une histoire puisse s’épanouir dans les meilleures conditions.


En descendant du train, j’ai rapidement défroissé de la main ma robe blanche à fleurs myosotis, mis un peu d’ordre dans mes cheveux et j’ai attrapé la valise pour sortir de la gare. Il était là, comme prévu, tel un Cantonna à la tignasse hirsute, debout les fesses posées contre la portière de la Skoda à m’attendre sur le parking.
— Oh Miss June ! La Patronne m’avait parlé d’un client à récupérer mais m’avait caché son nom. Ravi de vous reconduire parmi nous. Laissez-moi déposer votre valise dans le coffre.
— Bonjour ! Que voulez-vous, Gaston, les femmes ont leurs petits secrets. Vous allez bien ?
— Moi ? Pfff, toujours. Je vous ouvre la porte, prenez place et moteur !

On a un peu discuté par-dessus la musique du poste. Puis il s’est remis à siffler tel un pinson. Pourtant, je ne saurais dire, il y avait quelque chose de différent chez lui. Son regard illuminait encore de jovialité et de bienveillance, il semblait cependant altéré par un voile de mélancolie. Et son gazouillis autrefois enjoué était maintenant teinté d’une certaine nostalgie. Il y aurait une nana là-dessous que ça ne m’étonnerait pas. Les femmes font rarement souffrir ceux qui le méritent vraiment. Pourquoi fallait-il toujours que nous nous en prenions aux bons garçons ?

Un éclair de lucidité m’a subitement foudroyé alors que la Skoda traversait la forêt de sapins. Et si me voir revenir contrariait Javot ? Pire encore, si en frappant à sa porte, je le trouvais au lit avec une minette ou la Comtesse autrichienne ? Même si je suis partageuse, cette surprise pourrait très bien se retourner contre moi et m’en coller une derrière la nuque. J’aurais mieux fait de tâter le terrain au téléphone avant. Trop tard pour faire demi-tour maintenant. Au moins, je serai fixée sur cette histoire. S’accrocher ou s’écorcher, là est la réponse. J’ai bien fait de réserver une chambre à part. On ne sait jamais.

Gaston a sorti ma valise du coffre.
— Vous connaissez le chemin jusqu’à l’accueil. Je vous souhaite un bon séjour parmi nous, Miss June.
— Merci. Bonne fin de journée à vous, Gaston.
Et puis comme d’habitude, dans un élan, je n’ai pas pu m’empêcher de me mêler de ce qui ne me regarde pas. J’ai posé une main sur son bras musclé :
— Vous savez, Gaston, le cœur a cela de magnifique qu’il finit toujours par cicatriser. Il prend parfois son temps dans les profondeurs, le bougre, mais il s’arrange pour refaire surface.
— Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez. Mais s’il y a une once de vérité là-dedans, je veux bien essayer d’y croire.
Un peu gêné, il s’est passé la main dans ses mèches rebelles.  Je me suis mise sur la pointe des pieds, il a de suite compris qu’il devait s’abaisser et tendre la joue.


Derrière son comptoir, Jeanne Lalochère se démêlait les doigts de ses papiers, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille. En me voyant arriver, elle sourit et me fit signe d’approcher. Après quelques secondes, elle raccrocha.
— Bienvenue à nouveau dans mon auberge, Mademoiselle Hell. Ou East ? Je ne sais plus comment je dois vous appeler maintenant.
— Oh, ne vous tracassez pas pour ça. June East, Élisa Hell, faites comme il vous ira !
— Donc, comme convenu par téléphone, une chambre. J’ai pu vous attribuer la 17. Celle que vous aviez en juin, il me semble ?
— Parfait. Ah oui ! J’ai quelque chose pour vous, histoire de vous remercier pour votre discrétion vis-à-vis de qui-vous-savez.
Et je déposais sur son comptoir une boîte rouge cartonnée contenant le sosie de mon petit haut en dentelle à fleurs. J’avais noté lors de mon séjour qu’elle l’avait remarqué avec envie. Comme prévu, elle s’empressa de refuser, arguant qu’elle n’avait fait que son travail. Et moi de lui mentir que j’avais perdu le ticket et qu’elle n’avait d’autre choix que celui d’accepter. Elle me fit rire en ajoutant :
— Vous connaissez la maison, je ne vous fais pas visiter. Et puis quelque chose me dit que vous avez mieux à faire. Pour information, je ne pense pas avoir vu votre voisin redescendre de sa chambre depuis le déjeuner de ce midi. Alors filez !
— Ça va, je suis présentable ? Je n’ai pas trop la tête de quelqu’un qui a voyagé toute la journée ?, demandais-je en me recoiffant dans le grand miroir sur le mur derrière elle.
— Tsss ! Mais non, vous êtes toute mignonne. Filez maintenant ou bien je vous réquisitionne au comptoir !
Cette pointe d’humour dans son ton habituellement professionnel avec la clientèle m’a fait l’effet d’une bouffée de fraîcheur, comme si pendant une seconde elle avait quitté sa casquette de patronne pour les taquineries d’une bonne copine. Je la laissais. Elle avait mieux à faire que de bavasser avec moi.


Deux étages plus haut, je tournais la clé dans la serrure de la chambre 17. Pour combien de temps ? Le palpitant tambourinait à s’en péter les artères. J’ai rangé la valise sans même l’ouvrir et entrebâillé la porte-fenêtre sur la forêt. Et tout de suite, cette odeur de cigare. Éric Richard Gabin Berry Javot était là dehors.
J’ai monté un peu le volume de l’iPad avant de lancer une chanson de Gainsbourg. Sa voix sur les sanglots de Birkin m’a toujours donné le frisson. J’ai attendu une petite minute et je suis sortie le rejoindre sur le balcon.

« Et moi, je suis venue te dire que je reviens… »

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