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Esteban Biraben

Chambre 18

Je te regarde dormir

5h28. Même en vacances je suis réveillé. J’aime cette heure, avant le lever du soleil. Par la fenêtre exposée à l’est, le jour frémit à peine. Il va faire très chaud, cela se devine au fait que les oiseaux retiennent leur souffle, aucun chant.

Je te regarde dormir. Je ne me lasse pas de te regarder dormir, de regarder ta peau absorber la lumière. Tu n’as pas changé. Des cheveux gris en bataille sur l’oreille (comment domptes-tu cette tignasse ? je n’ai jamais vraiment compris malgré tes explications. Pourvoir magique, hairpower), des ridules, concentrée dans ton rêve, proche et pourtant si loin.
Je t’aime, je t’ai aimée avant même de le savoir, juste intrigué par cette noire en sous-pull orange et pattes d’éph qui remontait le Boul’Mich’ en scandant « CRS SS » : mais pourquoi ? D’où venais-tu ? Des îles ? Etait-ce Césaire et sa défense de la Guadeloupe qui t’inspirait (terrible ce massacre en Guadeloupe, et si peu connu), venais-tu continuer un mouvement de décolonisation chez le colonisateur ?
Je voulais savoir. La foule était mouvante, je suis resté derrière toi, une charge a fait le reste : bousculés, essoufflés, nous nous sommes retrouvés quelques-uns dans une petite rue, effrayés et soulagés d’avoir échappé aux coups.

Eh bien pas du tout, tu m’expliquas dans un français hésitant que tu venais de la Tanzanie toute neuve.
— La Tanzanie ? Mais pourquoi la France ? Ce serait plus facile en Angleterre, non ?
— C’est à cause de Proust, m’avoua-t-elle avec un sourire pour se faire pardonner.
J’étais tombé sur la seule Tanzanienne proustienne de Paris. Je la regardai en silence, éberlué. Je lâchais :
— Je lis James Ngugi. Je pense écrire ma thèse sur lui. (Dans un sens c’était vrai, mais très présomptueux : je n’étais encore qu’en khâgne. Mensonge oblige, j’ai réellement écrit ma thèse sur lui. Ce qui est amusant, c’est que sans le savoir à l’époque, je venais de reproduire ce qui avait mené Ngugi à la littérature : c’est parce qu’il avait raconté à un éditeur qu’il écrivait des nouvelles et que celui-ci avait voulu les voir que Ngugi avait dû écrire des nouvelles — plutôt qu’avouer qu’il avait menti).

— Mais pourquoi Proust ?
— It’s a library accident.
Un accident de bibliothèque ?
Tu m’expliquas que tu t’étais cogné la tête dans une étagère de la bibliothèque universitaire. L’étagère d’In Search of Lost Time. Tu avais ouvert un tome au hasard, l’avais feuilleté et décidé que ce serait l’auteur de ta vie.
Je la contemplai avec effarement. Quel esprit de décision… mais après tout je venais bien de décider de ma thèse en discutant avec elle trois minutes.
Son père médecin aux idées progressistes n’avait pas été mécontent de l’éloigner du pays en formation. Sans doute ne s’attendait-il pas à ce que soit pour qu’elle fasse la révolution à Paris, mais il n’était pas obligé de le savoir…

Je ne me lasse pas de te regarder dormir. Après toutes ces années c’est comme si c’était hier, le début me paraît à la fois très loin et immédiat. « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui… » Un homme qui se souvient tient autour de lui le temps réordonné dans son immédiateté, tous les événements à plat sans profondeur, également disponibles à la pensée et l’examen.

Je regrette parfois, j’ai des remords, à penser que nos cinq enfants t’ont éloignée de tes études.
— Arrête ! Tu me vois prof, à corriger des copies le week-end et parler d’auteurs que je chéris à des têtes blondes qui n’en n’ont rien à cirer ? [1] De la confiture à des cochons, oui.
Et tu ris. Ton rire.

Je revois toutes ces années sans réussir à démêler où est passé le temps. Ce n’est que lorsque je revois des potes de lycée que je dois me rendre à l’évidence : s’ils ont cette tête-là, je dois avoir la même. Mais comment est-ce possible, que s’est-il passé ?

Je ne sais pas si nous avons eu raison d’avoir des enfants, ou autant d’enfants (un peu par insouciance, rien de franchement calculé, un certain fatalisme, une curiosité devant la vie). Voilà un effet inattendu d’internet : des parents qui se plaignent de leurs enfants. A mon époque c’était tabou, les pères pouvaient être distants, à la rigueur, mais les mères avaient obligatoirement un instinct maternel développé. Les enfants en revanche pouvaient dire et écrire pis que pendre de leurs parents.
Aujourd’hui les parents — les mères surtout, elles sont parfois très drôles — osent se plaindre. Celle qui m’a coupé le souffle, c’est Anémone, à oser dire publiquement qu’elle regrettait d’avoir eu un enfant. J’en ressens comme une détresse, j’espère que son fils ne le sait pas, n’a jamais lu cette interview — mais c’est impossible, bien sûr.

Je ne sais pas si nous avons eu raison d’avoir des enfants, ou autant d’enfants. Avons-nous été des parents à la hauteur ? Existe-t-il un seul parent qui réponde oui à cette question ?

Allons, c’est juste la brouille avec Laurent qui m’affecte davantage que je ne veux le reconnaître.
Et aussi le fait de mentir aux quatre autres pour parvenir à faire un break : quel degré d’exaspération faut-il atteindre pour mentir et fuir ainsi devant ses enfants plutôt qu’imposer ses vues — ou établir un dialogue ? Je pense que les jumeaux ont été la goutte qui a fait déborder le vase. S’occuper d’eux les cinq dernières années, à notre âge, nous a épuisés, Philippe ne se rend pas compte (ou au contraire s’en rend très bien compte : ce n’est pas pour rien qu’il nous appelle à la rescousse).
Et puis je ne suis ni plombier ni jardinier, zut à la fin : je suis spécialiste de littérature africaine anglophone.

Je te regarde dormir et je t’aime. Le jour est levé. Pas un chant. Aujourd’hui c’est l’Aïd. En temps normal, sans vraiment en dire la cause puisque tu restes hyper discrète sur ta foi, tu aurais invité la famille et les amis pour un barbecue. Nous fêterons cela différemment : je vais t’emmener voir la cascade de Baume-les-Messieurs, nous trouverons une babiole pour la petite fille de l’auberge afin de respecter la tradition de faire un cadeau aux enfants.

Ce n’est pas encore aujourd’hui que tu travailleras à la traduction de La Recherche en swahili et moi à celle de Valerie Tagwira en français.
Mais après tout nous sommes en vacances.

Note

[1] Indubitablement tu parles un français parfait : une langue ne s’apprend que sur l’oreiller.

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