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Hugo Loup

Chambre 19

Crève-cœur

Allongée à plat ventre sur la terrasse, je reprends mon carnet, ou plutôt le fil de mon histoire. Highway. Thomas. Il me connait si bien. Trop bien même.

Donc, nous étions installés sur ma terrasse, après l’excellent déjeuner. Assis l’un près de l’autre, le dos au mur, nous regardions vaguement la forêt en face. Il faisait chaud. Une légère torpeur nous alanguissait. C’est peut-être ce qu’il me fallait pour me lancer. Cette fois j’allais vraiment lui expliquer. Exactement comme je l’avais fait dans ma tête un bon millier de fois.

– J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre ma décision. Je ressentais… je ne sais pas trop quoi au juste. Comme un malaise, mais le mot est trop fort. Pas vraiment un ras-le-bol non plus. Une certaine insatisfaction. Comme un besoin d’accomplir quelque chose de plus, d’autre, de différent. Je ne sais pas expliquer. C’est difficile de mettre des mots sur un tel ressenti. Je me posais beaucoup de questions. C’est ce qui résume le mieux, somme toute.
– Quelle sorte de questions ?
– En fait, c’est un ensemble d’évènements ayant convergé simultanément qui m’a fait me questionner. Héloïse, la numéro 5, précisais-je devant son air interrogateur (il a toujours tendance à les mélanger), a annoncé qu’elle attendait son deuxième enfant, à peine quelques jours après la naissance de la troisième d’Hildegarde, numéro 4. Cette année, il y a eu aussi les jumeaux d’Hectorine, numéro 2, et plusieurs de mes copines d’enfance sont devenues mères ou ont agrandi leur famille. Elles, elles ont mon âge. Enfin, beaucoup de naissance ou de grossesse autour de moi. Alors que moi je suis encore célibataire, sans l’ombre d’un hypothétique compagnon.
– Je comprends. Tu as l’impression d’être en retard par rapport aux autres.
– Ce n’est pas tout à fait ça. Pas en retard. Comme on dit, l’horloge biologique, tic tac, tic tac. Tout ça tout ça… Je n’avais jamais autant ressenti l’envie de devenir mère. Au plus profond de moi, là, au creux de mon ventre. Cela fait comme un appel d’air, un vide. Une douleur souvent. Parfois intense… A Pâques, c’est ma sœur 6, Honorine qui a annoncé la date de son mariage. 4 ans de fiançailles c’est long à notre époque. Elle m’a demandée d’être son témoin et sa demoiselle d’honneur. Encore une fois demoiselle d’honneur. En général, surtout pour mes copines, je suis en uniforme. Sauf que là, Honorine, elle a choisi le mariage en grande pompe, avec robes longues et smoking. En riant, elle m’a dit : “Tu ne comptes pas te marier en uniforme quand même ?!” J’ai répondu que je ne comptais pas me marier. Ça a jeté un froid. Mes parents ont viré au vert pour mon père, au rouge pour ma mère. Ne ris pas s’il te plaît !
– Trop tard ! fit-il en pouffant comme un gamin. Ce n’est pas la première dans ton entourage à se marier. Pourquoi maintenant ?
– Je crois que c’est l’accumulation des naissances et des mariages autour de moi ces deux dernières années. Et moi je suis là, comme spectatrice. Je me sens à part. Ce n’est pas que je n’y pense pas. Bien au contraire. Ma mère a même envisagé mon homosexualité. J’ai un prénom de garçon mais je n’aime pas les filles pour autant. Je vois le temps qui passe. Je vais avoir 24 ans. Je sais que c’est jeune. Arrête de sourire Highway !

Je l’ai frappé du poing sur le haut du bras. C’est toujours aussi dur. Il m’a attrapée par l’épaule, comme un grand frère réconfortant sa petite sœur. Je me suis dégagée. Pas trop vite. Et j’ai repris mon monologue.

– Hortense, number one, pense que je dois être comme une mère envers les “nouveaux”, comme elle dit. Elle imagine que ce sont tous des jeunes à peine sortis du giron de leur mère. Ça me fait doucement rire la plupart du temps. Pas en ce moment. En fait ils, je devrais dire elles, ne me connaissent pas. Je veux dire professionnellement parlant. Ils ne m’imaginent pas autrement que douce, timide, effacée. Ce que je ne suis pas, ne peux pas être dans ce que je fais. Faisais.
– Je confirme. Tu n’es pas effacée. Là, c’est moi qui a du mal à te voir ainsi. Ta famille te voit comme lorsque tu es partie de chez eux à à peine 18 ans. Encadrer des gars et des filles, cela demande une certaine force de caractère. Un peu de charisme, de fermeté. Tout ça tu l’as. Une main de fer dans un gant de velours.
– Oui oui… Le truc bateau. Tu t’es ramolli du cerveau depuis ta retraite. Tu ne m’aurais jamais dit un truc aussi…
– Nul ? Faut croire que la retraite ne me réussit pas autant que ça, fit-il tout en faisant un clin d’œil.
– Je me sens à un carrefour. Il y a plusieurs chemins devant moi. Lequel prendre ? Je dois en choisir un et j’ai peur de me tromper. J’ai fait un premier choix. Renoncer à…
– Renoncer ? Tu entends le mot que tu emploies ? Ce n’est pas anodin comme mot. Il y a comme une sorte, non pas une sorte, comme si tu abandonnais. Une certaine idée de fuite. C’est ce que j’ai ressenti aussi ce matin lorsque tu parlais de ta demande d’apprentissage pour le taiko. Je ne doute pas de ton envie, ni de ta motivation. Je ne doute pas de tes capacités à réussir. J’essaie de comprendre ce qui t’a amené à faire cette demande. Quel est le véritable but de celle-ci. Tu as renoncé à un job qui te plait vraiment. Et pour lequel tu es douée. C’est ce que tu allais dire je suppose.
– Pas tout à fait non. Je fais mon travail du mieux que je peux. J’aime le faire, je ne le nie pas. Je me demande juste si je ne suis que ça.
– Bien sûr que non ! Ce n’est qu’un des aspects de ta vie. Tu as tellement à offrir. Et tu ne le vois pas, n’y crois pas.
– A offrir à qui ? Aux gars que j’encadre durant douze semaines ? A la hiérarchie ? Dis-moi à qui ?
– Aux gars, à la hiérarchie, oui bien sûr. Pas seulement. Tu évoques ta solitude, en dehors du boulot. Que fais-tu pour avoir une famille ? Tu plaques tout et tu pars au Japon pendant deux ans ? Tu n’auras pas le temps ni l’énergie. Tu devras donner le meilleur de toi chaque jour, chaque heure, chaque minute. Tu n’auras pas l’opportunité de penser à autre chose que ton apprentissage. Cela te changera, comme toute expérience de vie. Surtout parce que cela sera intense. Je comprends pourquoi tu as choisi ça. Tu aurais pu prendre le chemin de l’université.
– J’y ai pensé, évidemment. Je te l’ai dit, beaucoup de questions tournent et retournent. Je me sens comme…
– Perdue ? Perdue entre ce que te donne à voir tes sœurs et tes amies d’enfance ? Perdue entre ce que tu es et ce que ta famille croit que tu es ? Perdue entre tes rêves et la réalité ?
– Oui c’est un peu ça. Dans un sens. Oui. Maminette me disait toujours, lorsque j’étais petite et frustrée de l’être : “Si la situation ne te convient pas, change-là.” Je m’y emploie du mieux que je peux.
– Rappelle-toi que tu n’as le contrôle que sur toi-même. Tu ne peux changer ce qui est du domaine de l’Autre. Cet Autre auquel tu ne t’ouvres pas facilement. Et je ne parle pas seulement d’amour, ou de sexe. Tu as l’esprit ouvert. Tu es curieuse de la vie. Tu n’es pas timide, ni effacée. Tu es plutôt de bonne compagnie. Tu as plein d’atouts. Pourtant tu ne vas pas vers les autres. Tu ne cherches pas les amitiés. Tu ne t’engages dans aucune sorte de relation.
– Excepté avec toi. Je ne sais pas comment faire. Je trouve cela difficile. J’ai toujours été un loup solitaire. Quand je m’engage dans une relation, je suis déçue.
– Déçue ? Les gens te déçoivent ? Tu travailles avec des gens en permanence. C’est assez paradoxal.
– Je n’attends rien des gens autour de moi. Je veux dire, ils passent, je les encadre. Je n’attends rien d’eux. Encore moins des supérieurs. A mon niveau, il n’y a pas d’autre célibataire, déjà. C’est difficile d’être invité quand tu es seul. J’ai été déçue à chaque fois que j’ai noué un lien avec quelqu’un. Hormis toi. J’ai toujours eu l’impression de donner plus qu’on me donne.
– Tu parles durant ton enfance et ton adolescence. C’est différent entre adultes. N’attends-tu pas trop des autres ? N’es-tu pas trop exigeante ?
– Tu trouves que je t’en demande trop ?
– Non. J’essaie de comprendre. De déblayer le terrain pour y voir plus clair. Pour agir, et faire des choix c’est agir, il faut avoir une vue d’ensemble. Voir les mécanismes en jeu, les rouages en place, la complexité de la situation. Pour se projeter dans l’avenir, il faut repenser le passé. De façon objective, en prenant du recul. Il te faut dépasser tes interrogations. Je ne doute pas que tu as beaucoup réfléchi à ce que tu devais faire, avant de changer de cap. J’ai un peu peur que tu ne sois pas arrivée à prendre assez de recul. Tes tripes ont un peu brouillé ta vue sur ta situation. C’est normal. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
– Je te déçois…
– Non. Bien sûr que non. J’ai mal pour toi. Mal de ton mal être. Je connais ça aussi, tu sais. Même encore aujourd’hui.
– Tu m’as manquée. Vraiment manquée. Si tu savais… Ne me regarde pas comme ça. A chaque fois tu me dis que je suis bête. Je ne suis pas bête. Arrête de rire ! Highway !!!
– Je ris mais je ne me moque pas, tu sais bien. Il m’a beaucoup manqué aussi mon p’tit bout’femme. Ne prends pas ce regard avec moi. Même pas peur. Le mien est plus terrible que le tien d’abord !
– Normal tu as plus d’entraînement ! Plus d’années d’entraînement voulais-je dire ! On se bouge ?


On a fait le plein de nous, de nos échanges sur tout et sur rien. Toutes ces petites choses qui ont émaillé notre relation depuis un peu plus de cinq ans. Lorsqu’il m’a connu j’allais fêter mes 18 ans. Je venais de finir mes douze premières semaines dans l’armée. Il allait m’encadrer dans ma formation de sergent durant quatre mois. Puis les quatre mois suivant il m’a accompagné sur le chemin de ma spécialisation. Peu à peu notre amitié s’est établie puis renforcée. Il m’a connu je sortais à peine de l’adolescence. L’armée m’a vu murir, devenir un homme. Pas le genre. Je veux dire un être humain adulte et responsable. Il m’a aidé à me dépasser, à progresser sur mes points faibles et pas seulement professionnellement.
Highway c’est moi qui lui ai donné ce surnom. Highway, c’est mon pilier, mon phare, mon roc. Ça pour être un roc… Tout le monde le voit comme un dur à cuire. Je sais qu’il ne l’est pas tant que ça. C’est un cœur tendre. Un brin fleur bleue. Et quand il me parle de mon niveau d’exigence, il n’a rien à envier au sien !

Puis il est parti me laissant complètement chamboulée, avec toutefois cette perspective de nous revoir très vite. Il me laisse juste le temps de digérer nos échanges sérieux. Juste le temps de déblayer, comme il dit. De faire la part des choses entre raison et sentiment. Whait ? Je viens vraiment d’écrire ça ? Raison et Sentiments. Je crois que je suis aussi fleur bleue que lui au final. C’est peut-être une clé, sinon La clé. A méditer.

En attendant je vais aller rêver un peu… Au voisin de la 14 peut-être ? Non pas celui de 90 ans, plutôt à sa Nanny. Il faut dire que je ne suis pas insensible à son charme. Il me fait penser à Gamblin. Et moi Gamblin, il me fait totalement craquer.

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