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Akikazi Takenaka

Chambre 19

Il tape sur des bambous et c'est numéro un...

Ce matin, au petit-déjeuner, j’ai revu la jeune femme que j’avais aperçue portant hakama et tambour japonais. Je ressentais un fort besoin d’extérioriser l’énergie que je ressens depuis la discussion avec Ann-Kathrin sur l’après Auberge. Je me suis dit que taper sur un tambour pourrait probablement remplir ce rôle et me suis approché d’elle.

— Bonjour. Désolé de vous déranger de si bon matin, c’est bien vous que j’ai aperçue l’autre jour en hakama avec un tambour japonais ?

— Oui, c’était bien moi.

— Ah, chouette. Je me présente, Akikazi.

— Enchantée, moi c’est Hugo.

Surprenant ce prénom masculin pour un bout de femme comme elle… mais bon, passons, elle n’y est pour rien, c’est le choix de ses parents.

— C’est peut-être un peu inconvenant de ma part, mais je me demandais si vous comptiez retourner jouer du tambour dans la forêt aujourd’hui ou ce week-end ? J’aimerais bien vous voir en jouer, si c’est possible ?

— Je vais en jouer tous les jours, mais je quitte l’Auberge demain. Vous êtes le bienvenu pour m’accompagner cet après-midi. Et si vous en avez envie, je peux même vous initier à cette pratique.

— Alors ça ce serait génial. Avec très volontiers !


Nous nous sommes retrouvés en début d’après-midi, et nous sommes empressés d’aller chercher la fraîcheur dans la forêt. Hugo a commencé par me parler de manière générale des taïko, la famille des tambours japonais, puis m’a parlé plus précisément du tambour qu’elle utilise, un okedo daïko. Si j’ai bien compris et mémorisé, c’est l’un des plus petits tambours de la famille, qu’on peut jouer soit en le posant sur un support, soit en le portant avec une sangle.

Ensuite, elle a commencé à en jouer. C’était très beau à voir. Hugo était très concentrée, vraiment dans l’instant présent. Les rythmes simples du début ont petit à petit laissé la place à des rythmes plus complexes, avec de subtiles variations dans la manière de frapper qui modifiaient la tonalité des sons. J’étais subjugué, et j’ai complètement perdu la notion du temps en l’observant.

Quand elle s’est arrêtée, elle est restée encore un moment concentrée pour reprendre son souffle. Quand elle a finalement levé son regard vers moi, un sourire de plénitude et de satisfaction sur son visage, j’ai eu le réflexe tout naturel de l’applaudir !

— Bravo, c’était magnifique à voir et à entendre !

— Merci. À votre tour maintenant !

J’ai pris les baguettes, et sous le regard attentif et bienveillant d’Hugo, j’ai commencé à essayer de reproduire les rythmes simples qu’elle avait fait au début… et c’est là que mon arythmie musicale m’a rattrapé et que je me suis rendu compte que ce qui m’avait paru comme des rythmes simples ne l’étaient finalement pas tant que ça. Mais tant pis, je n’allais pas laisser cela m’arrêter, j’avais trop besoin d’exprimer physiquement toute la joie suite à ma discussion de la veille avec Ann-Kathrin et cette promesse faite de se revoir prochainement et également à plus long terme.

Je me suis donc laissé aller, tout en écoutant et suivant (du mieux de mes piètres capacités) les conseils avisés d’Hugo, et le rythme est quand même venu petit à petit. À un moment, je crois même m’être mis à pousser des cris en même temps que les baguettes frappaient la peau du tambour, mais j’étais dans un tel état proche de la transe que je n’en suis pas certain.

Quand je me suis enfin arrêté, j’étais en nage et épuisé. Il m’a fallu un moment pour redescendre de l’état second dans lequel j’étais. Hugo m’observait simplement, s’abstenant de toute parole qui aurait pu me faire redescendre trop vite. Quand enfin j’ai pu retrouver l’usage de la parole :

— Merci Hugo, cela m’a fait beaucoup de bien. C’est très physique comme pratique, comment fais-tu pour en jouer longuement ?

— Oh ça, après six ans d’armée et avec un peu d’entraînement, c’est facile.

Je crois que je n’ai pas su cacher ma surprise… Pour moi, citoyen suisse, pays où l’armée de milice est un pilier de la société, et alors que j’ai tout fait pour ne pas avoir à servir sous les drapeaux, rencontrer une jeune femme qui a fait sciemment le choix de s’y engager, forcément ça surprend. Elle continua avec un sourire :

— Oui, l’armée… j’y ai même le grade de sergent. Mais je ressens maintenant un besoin de réorienter ma vie, et c’est pour m’aider à réfléchir que je suis venue passer quelque temps dans le Jura.

— Tiens, c’est amusant cela, je suis aussi venu à cette Auberge pour faire le point sur ma vie d’avant et voir ce que pouvait devenir ma vie d’après.

— Est-ce que cela a été fructueux ? À quoi correspondait ta vie d’avant et comment vois-tu celle d’après ?

Je lui ai donc parlé de ma vie bien rangée d’agent d’assurances, du sentiment de bored-out professionnel qui m’accompagne depuis un bon moment, de ma rupture avec Charlotte. Puis j’ai enchaîné en lui parlant de mon parcours sur le chemin de l’ikigaï, de ma décision de me réorienter vers le domaine culturel, et de la délicieuse rencontre improbable faite à l’Auberge, qui m’a beaucoup aidé à progresser, à m’amener une nouvelle forme d’apaisement, et qui je l’espère va continuer longtemps.

Elle m’a parlé du plaisir qu’elle a eu à encadrer les jeunes recrues à l’armée, et de son besoin de rencontrer de nouvelles personnes. C’est entre autres pourquoi elle a décidé de partir suivre une longue (et rude) formation de tambour au Japon.


Je commence à me demander si les pins de la forêt entourant l’Auberge ne dégageraient pas quelques phéromones particulières, pour qu’une grande partie des résidents aient une telle facilité à confier leurs pensées et leurs interrogations les plus intimes à de parfaits inconnus. Pour un Suisse habitué à la réserve et la retenue de ses concitoyens, c’est très perturbant !

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