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Virginie Le Gléau

Chambre 17

Dernier jour

Je profite de mes derniers moments à l’auberge, dans la touffeur de l’été. Demain, à cette heure-ci, je serai dans un wagon climatisé et bondé, ce sera l’occasion de tester à nouveau ma tolérance à la promiscuité. Je crains que le miracle ait quand même des limites et que je n’aime toujours les gens que pas trop nombreux et avec une distance de sécurité minimale.
Pour la dernière fois ce matin j’ai trait les vaches en compagnie d’Antoine. Je lui ai annoncé mon départ; il a eu quelques mots gentils pour me remercier de mon aide. Nous avons pris un dernier café ensemble, discutant de tout et de rien, et j’ai fini par m’en aller… oubliant le pull léger que j’avais cru utile d’emmener. J’étais tout juste arrivée dans le hall de l’auberge quand je m’en suis aperçue. J’ai lâché un petit “putain de gast” avant de m’apercevoir que j’avais du public.

- Euh, bonjour Hugo, ce n’était pas pour toi bien sûr!

Elle a eu la gentillesse de rire. Je lui ai expliqué que quand on n’a pas de tête on a des jambes, tout ça, et elle a décidé de m’accompagner jusqu’à la ferme. En chemin, elle m’a appris que son séjour à l’auberge se terminait demain pour elle aussi. Mais contrairement à moi, elle a tout son temps puisqu’elle a démissionné de l’armée. Elle a été assez vague sur ce qu’elle allait faire ensuite, camper peut-être? J’imagine qu’elle ne le sait pas encore elle-même mais je ne m’en fais pas pour elle, elle a beaucoup de ressources et elle attire naturellement la sympathie. Je serais très curieuse de savoir ce qu’elle sera devenue dans dix ans.
- Hello Antoine, revoilà la sous-préfète, j’ai oublié mon pull…
Il était dans la laiterie (le pull, pas Antoine). Il sent la vache (le pull, mais Antoine aussi, probablement). En rentrant, quand je laverai mon linge, j’aurai l’impression d’être de retour dans le Tarn, à mes débuts dans le métier, quand je faisais de la pique. Le bon vieux temps.
J’ai laissé Hugo en compagnie d’Antoine, elle avait l’air d’avoir quelque chose à lui demander. Heureusement que sa femme n’est pas jalouse, avec toutes ces filles qui traînent chez lui! Mais non, à chaque fois que je l’ai vue elle était accueillante et de bonne humeur. Ces deux-là se méritent mutuellement, ils me manqueront. Dans quelque temps ils recevront une carte postale de ma part pour les remercier de leur accueil. J’espère pouvoir leur écrire un jour que ma situation a changé, que je suis de retour parmi les vaches, que mon séjour ici a été la première étape d’une nouvelle vie.

J’ai quand même un peu de regret à quitter l’ambiance chaleureuse de l’auberge. Je m’y suis sentie presque en famille, beaucoup mieux que dans un palace hanté par un personnel compassé. La clientèle est un peu à l’image du personnel et j’ai vu des amitiés surprenantes s’y nouer entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées hors de cet endroit. J’ai comme une impression d’inachevé, moi qui ai échangé avec très peu de monde. J’aurais bien aimé prendre le temps de discuter plus longuement avec Julia, Hugo, Natou et tous les autres que je côtoie depuis presque trois semaines. Mais les regrets n’apportent rien. Quand je suis arrivée ici, je n’étais pas capable de m’ouvrir à eux, chaque chose est venue en son temps.

Voilà, l’heure du départ approche, je suis prête à me lancer dans une nouvelle vie. Ce ne sera pas facile, je prévois des moments difficiles, en particulier la (les?) discussion(s) qui se profilent avec mon associée. Mon installation s’est révélée une très mauvaise idée -d’ailleurs, ce n’était pas la mienne - mais là encore, les regrets ne servent à rien. Rien ne peut être défait et seul l’avenir compte.
Je m’accorde un dernier moment de répit, une après-midi de canicule à glander sous les sapins. La réouverture de la boîte de Pandore, je veux dire mon téléphone, attendra demain. En attendant, je regarde les hirondelles virevolter au-dessus du lac, et je souris en me disant que rien ne sera plus comme avant, ce sera encore mieux.

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