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Hugo Loup

Chambre 19

Heartbreak Ridge

Il est tard. Très tard même. Il vient de partir. Cette journée… quelle journée ! Que de choses à raconter !

Souffler. Inspirer lentement. Expirer doucement. Se redresser.
Le carnet est ouvert devant moi, le stylo entre mes doigts. J’ai dû lisser la page au moins dix fois. J’aime sa douceur. Il est beau ce carnet. J’aime ses couleurs automnales. Ma saison préférée. C’est drôle je porte peu ces couleurs. Qui pourtant iraient plutôt bien avec mes cheveux châtains. “Ma petite châtaigne” m’appelait Maminou (épouse de Papichou bien sûr). Elle ajoutait toujours que j’avais encore ma bogue, même si elle était ouverte. Moi je me voyais plus comme un hérisson.

Je m’égare. Tellement de choses à écrire ! Mon cerveau est au bord de la surchauffe. Ça se bouscule là-haut. Ça veut sortir et en même temps ça bouchonne alors ça sort pas. Forcément !


Comme chaque matin, à 5:12 exactement, je suis descendue pour aller courir. Comme je passais devant Lucien, le veilleur de nuit, m’a interpellée.
- Mademoiselle Loup ? Y a un type, là, dehors, qui vous attend. Un grand. Il est là depuis un moment. Il n’a pas voulu entrer, le bougre.
- Merci. C’est l’ami que j’attendais. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu.
- Pas un peu tôt pour des retrouvailles ? marmonna-t-il tandis que je sortais.

Il est là, dehors à m’attendre. Je me précipite vers lui. Il m’accueille les bras grands ouverts.
- Thomas !
- Viens là ! Toujours aussi matinale.
- Moi qui pensais pouvoir courir seule… Tu m’accompagnes ?

Bien sûr qu’il m’accompagne, quelle question. Devant son énorme sac à dos, je vais demander à Lucien s’il y a un coin pour le laisser. Je le rassure, nous serons de retour avant l’arrivée de la patronne. Puis nous partons courir. Cela me rappelle tellement de souvenirs. Je suis tellement heureuse que j’ai l’impression d’être toute légère. Enfin à coté de lui !

Thomas “Highway[1] Delarue. Mon Sergent. Mon ami. 1,93 m. 95 kg. 43 ans et retraité depuis neuf mois. Neuf mois que je ne l’ai pas vu, qu’on s’est peu parlé au téléphone. Grosse coupure, petite déchirure.
Il m’a vendu (enfin vendu est un bien grand mot vu le prix d’ami), son Land Rover acheté neuf fin 96. Pour ne pas l’oublier qu’il m’a dit. Comment pourrais-je l’oublier ?

Après avoir avalé nos 12km, nous rentrons à l’auberge. Il est à peine plus de 6 heures. Nous montons dans ma chambre. Douche et nous voilà parti à Pollox pour prendre un petit-déjeuner. Je le laisse conduire. Et je rêvasse à ses cotés.
- Oh ! Hugo ?
Je sursaute et me tourne vers lui. Il a son air sérieux. Je sens que je vais m’en prendre une sacrée.
- C’est quoi cette histoire au juste ?
- J’imagine que tu fais référence à mon retour à la vie civile… J’aurais préféré qu’on en parle au moins après le petit-déj.
- Je t’écoute, là maintenant.

Je fixe la route, rentre ma tête dans les épaules, le dos rond. Je le déçois et je n’aime vraiment pas ça. Je respire doucement. Je sais que j’ai tout répété hier. En fait non, depuis que j’ai quitté la caserne, je me répète mon monologue. Je me lance.
- J’ai beaucoup réfléchi depuis plusieurs mois. J’ai décidé de changer de vie. Voilà !
- Non, non ! Ça ne marche pas avec moi ça. Déballe !
- Ben il n’y a pas grand chose d’autre à dire. Je veux avoir un autre genre de vie. J’en ai parlé à la hiérarchie avant même qu’on me parle d’un nouveau contrat. Oh et puis merde quoi ! J’ai envie d’avoir une famille à moi alors je quitte l’armée.
-Tu plaisantes ?! Nous connaissons tous les deux d’autres femmes, même déployées, qui ont une vie de famille, des enfants. Ça n’empêche rien.
- C’est sûr. Y a qu’à voir ta famille et tes enfants, lui fais-je excédée.

C’est un coup bas. Je le sais et il sait que je le sais. Il freine, la voiture s’arrête. Il se tourne vers moi. Il a le regard triste.
- Ça n’a rien à voir avec l’armée et tu le sais très bien. Pas envie de me marier juste pour avoir une famille et divorcer parce que… Oh et puis tu sais tout ça.
- Tu attends la bonne personne. Mais comment savoir que c’est la bonne personne. Comment ? Je n’arrive déjà pas à avoir une histoire, même petite, une toute petite histoire.
- Et tu crois que dans le civil tu vas en avoir une plus facilement ? Hugo ! Tu aimes ton job, tu y excelles. Ta hiérarchie est plus que satisfaite de toi. Tu es jeune, tu ne ressembles pas à un mec. Surtout là avec ta jupe et ton petit haut pimpant.
- …
- Oh ! Je te parle !
- Démarre j’ai faim !

La conversation s’est arrêtée là. On a alors filé à Saint-Claude. Il nous fallait bien ça pour retrouver une certaine tranquillité d’esprit. Nous avons finalement repris la conversation. Pas elle. Une plus normale. Moins intime. Une comme avant.
Il me raconta ce qu’il faisait depuis sa retraite. Après deux mois dans son appartement, il a craqué. Il a mis toutes ses affaires dans une box de stockage, pris son sac à dos et il est parti sur les chemins de traverse, ne s’arrêtant que peu de temps au même endroit. Marchant et lisant. Dormant sous sa petite tente ou à la belle étoile, comme cette nuit.
Je ne lui ai posé aucune question. Il a dit ce qu’il voulait bien partager avec moi. C’est pas plus mal.

Puis retour à l’auberge. Je l’ai emmené dans les bois. Je lui ai dit que j’y venais jouer chaque jour. Alors on a parlé de ça, du Taikyokuken, du Japon, bien sûr.
- Je vais peut-être partir là-bas, lui dis-je me surprenant moi-même.
- Cela fait longtemps que tu veux y aller. Tu vas voyager ? rester à Kyoto ?
- Non, enfin oui mais pas que. Un séjour assez long sur l’île de Sado.
- Il y a quoi sur cette île ? Un temple ?
- J’envisage d’entrer au centre d’apprentissage de Kodo, le groupe de taiko. Deux ans.
- Et en attendant ?
- En attendant je reste ici. J’ai posé ma candidature il y a deux mois déjà. La réponse ne devrait pas tarder. Si je suis sélectionnée l’entretien se fait sur place deux mois plus tard avec les cours débutant en avril. Je suis à l’âge limite…
- Tu feras quoi en attendant ? Et après ?

Je lui ai alors parlé de ce que représentait le taiko pour moi. Cet attachement à la Nature, aux traditions et à la culture japonaises. Je lui ai expliqué combien cela participait à mon équilibre. Que j’avais besoin de faire quelque chose pour moi. Même si l’apprentissage est difficile. Que mon expérience m’aiderait à tenir la rigueur militaire de l’apprentissage là-bas. Que je pourrais aussi pratiquer le tir à l’arc, la langue, l’écriture.
Il m’écoutait sans rien dire. Je sentais qu’il retenait ses impressions, son avis. Pourquoi ?

L’heure du déjeuner est arrivée. Nous avons partagé la fondue bressane (morceaux de poulet de la Bresse panés, à frire dans un caquelon, accompagnés de différentes sauces et de gratin jurassien), suivi de la Jolie Figue (sorbet nectarine et morceaux de fruits confits, sorbet figue, figues fraîches, abricots frais). Après, je lui ai proposé de nous installer sur ma terrasse. Et nous avons repris cette fichue conversation.


Il est près de 4 heures. Je tombe de sommeil.

Thomas m’a proposé de nous revoir début aout. Une fois que je serais partie d’ici. C’est avec cette perspective que je veux m’endormir. Je continuerai demain… ou plus tard quand j’aurais mis de l’ordre dans tout ça.

M’endormir et penser… Highway… demain… écrire…

Note

[1] J’adore ce film ;-)

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