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Côme de la Caterie

Chambre 9

De l'autre côté du miroir

Qu’elle est bizarre l’ambiance de cette auberge…
Après tout, son nom “Auberge des blogueurs” me rappelle ce temps - pourtant pas si lointain - où chacun racontait sa vie au grand jour, sous couvert d’un pseudo, d’anonymat ou peut-être même de pseudo-anonymat et surtout sous le regard de lecteurs-spectateurs. On avait même inventé le concept de “carnets extimes” en référence aux “carnets intimes”.
Je me demande si la propriétaire faisait partie de cette “confrérie”.
Je me demande si je la lisais alors…
J’ai l’impression d’être plongé (replongé ?) dans ce monde, où chacun vit sa vie sous le regard et les commentaires de parfaits inconnus qui se permettent pourtant d’interférer, de commenter, de participer, de juger…
Il faut donc, pour continuer à vivre ma vie telle que je l’ai décidé, que j’entre dans le jeu.
Que je communique.
Cela fait trois jours que je suis là et je n’ai quasiment adressé la parole à personne.
Quelques saluts de la tête, quelques sourires de politesse… Je vais finir par attirer l’attention à force de vouloir me faire oublier.
Voltaire disait : “Je suis comme les petits ruisseaux ; ils sont transparents parce qu’ils sont peu profonds.
Je dois donc m’inspirer de Voltaire. Feindre la transparence et réussir à cacher ce que je dois cacher. Mais “exister” aux yeux de tous.

Cette idée pourtant me terrifie. Mentir demande de la mémoire.
Mentir demande d’être constamment sur ses gardes.
Mentir exige d’être attentif à ne jamais se trahir. Ne pas trop en raconter pour éviter les incohérences dans le récit de sa vie.
Réelle, travestie ou inventée.

J’ai bien vu en effet, depuis deux jours, que ces gens qui ne se connaissent pas - qui n’auraient d’ailleurs pas de raison a priori de se rencontrer - partagent parfois plus qu’une simple proximité.
Qui imaginerait de voir deux clients (tous les deux logés à mon étage si je ne confonds pas), l’homme à tout faire de l’auberge et la fille de l’aubergiste partir pêcher sur la lac ensemble ?
Je ne serais pas surpris de découvrir qu’il y a même des couples illégitimes, des amours de passe-partout, de ceux qui laissent l’impression d’une drôle de solitude, comme le chantait William Sheller. [1]
Ou, plus crûment, des coïts furtifs de porte cochère pour citer Olivier de Kersauzon.
(Ça ma fait penser que je n’ai pas vérifié si on captait RTL ici.)

Donc, concernant ces activités partagées, ça avait pourtant l’air tellement naturel pour tout le monde…
Suis-je à ce point socialement décalé pour trouver cela bizarre atypique ?

J’avais décidé cet après-midi d’aller faire un tour en vélo (la balade de la veille m’a prouvé que les sentiers sont parfois bien longs…)
Personne à la réception, et malgré le mot bien en évidence, je n’étais pas disposé à déranger qui que ce soit, fut-ce le réceptionniste. Monsier Tardiff si je me souviens bien…
J’allais partir mais…

Vé, on peut vous aider ?
Je ne m’attendais à être interpellé de la sorte. J’ai reconnu, entrant dans le hall bras-dessus-bras-dessous, la “pêcheuse” (pas pécheresse, peuchère) repérée hier et la fille de l’aubergiste.
Bonjour moi c’est Natou et elle c’est Adèle. On peut vous aider peut-être ?
Je n’ai pas eu le temps de me barricader : ce tourbillon de fraicheur, la musique dans ces quelques mots, la joie communicative de ces deux demoiselles, ces regards francs et pétillants…
C’était tellement déstabilisant…
Je crois que j’ai bredouillé que j’aurais souhaité louer un vélo. Et tout s’est enchainé…
Vous êtes là depuis quand ? On vous a pas vu au restaurant… Vous restez longtemps ? Vous êtes seul ici ? (moi je suis suis avec mon Toni) Vous voulez un vélo ? Pour le vélo, je crains degun ! j’en ai fait la semaine dernière alors que je n’en avais pas fait depuis une paye, mais le vélo ça s’oublie pas…
J’ai répondu par monosyllabes (mais mes réponses étaient-elles si importantes ?) sans vraiment rentrer dans les détails trop personnels ou précis
J’ai juste eu le temps de glisser qu’Einstein avait dit un jour que “La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre”. Je crois que mon intervention pédante était tellement en décalage avec le reste de l’échange qu’elles ont toutes les deux éclaté de rire.
Je m’attendais à une référence à Franck, Franck Einstein… mais ce n’est pas venu… En revanche Natou a commencé à chanter La vie c’est comme la bicyclette sur l’air d’une vielle chanson de Sylvie Vartan… [2]
Je suis resté à les “bader” comme elle a dit, avec les mêmes yeux qu’un “gobi hors de l’eau
En clair, j’ai compris que j’avais l’air d’un couillon…

J’ai rempli une fiche tendue par Adèle et j’ai pris un vélo.
Et je suis parti, totalement déstabilisé, en appuyant fort sur les pédales sans comprendre que je pouvais changer de braquet .
Que c’était bon ce tourbillon de naturel.
Plus fort que les Grosses Têtes pour me donner le sourire.
Je ne saurais pas décrire vraiment les paysages traversés sur la bouche que j’ai suivie autour du lac.
Je suis rentré en fin d’après-midi. Toujours le sourire aux lèvres et la tête pleine de notes ensoleillées.
Et j’ai décidé d’aller manger au restaurant avec les gens.
De l’autre côté de “mon” miroir.

Notes

[1] Comme dans un vieux rock’n roll - W. Sheller 1976

[2] L’Amour c’est comme un cigarette - S. Vartan 1981

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