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Philippe Genette

Chambre 11

Pris au piège

Je pars dans deux jours, mais j’avancerais mon départ, si ce n’était pas le cas. Une fuite. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Je suis resté cloîtré deux jours, après l’affaire de cet ahuri de comte. D’un autre côté, c’est la seule personne de l’auberge à s’être aperçue de ma présence, hormis les tenanciers. Me voilà rassuré sur ma capacité à n’attirer l’attention ou l’intérêt de personne. Je peux passer couvert de boue, implorant un cognac, on me le tend sans presque me regarder, et le lendemain, personne, pas même l’aubergiste, ne me demande si je me sens mieux. La petite scène avec le comte n’a pas eu d’autre témoin que son laquais. Je l’ai recroisé parfois. Il fait comme les autres : se comporte comme si j’étais absolument transparent.

Déjà un fantôme. Déjà à demi dans un autre monde. Déjà en train de glisser – sous la tourbe ? J’entends leurs conversations comme à travers un épais mur de verre. Je craignais d’avoir ameuté Pollox en saoulant les vieux pour en savoir plus sur le Bourdis. Perdu. Ce qui les tourneboule, c’est qu’un chasseur de scoops a débarqué à l’auberge Dieu sait comment, photographié deux résidents qui sont, paraît-il, des gens connus (un cinéaste et une aristo autrichienne, une Von und Zu quelconque plus remplie de morgue qu’il n’y a de boue au Bourdis) en train de papoter, et paf, voilà l’auberge du pays en couverture de je ne sais quel Voici Gala Ici Paris. Et bim, le pays sens dessus dessous pire que si Neymar venait de signer à Sochaux.

Ce monde-là, je le traverse comme un spectre. Il ne me voit pas, et ça me va, au fond, très bien. Qu’est-ce que je leur dirais ? Fuir, d’une manière ou d’une autre, comme devant le comte, ou passer pour un fou.

Il faut m’y faire, dans cette histoire, je suis seul. Seul. Jeté au fond d’un puits.

Qu’est-ce que je leur dirais ? Que se passerait-il si j’allais dire au larbin du comte que j’ai encore vu l’homme tourbeux, l’homme à la face pourrie, distinctement, sous les arbres, pendant qu’eux tous piquaient des crawls pour ramener au bord cette sinistre andouille de comte Romachin qui bramait (à ce qu’on dit) Boris Godounov au milieu du lac, debout sur une barcasse, cuit comme une dorade, à en prendre feu si on avait tendu une allumette ?

Que je l’ai vu derrière un arbre quand au bout de trois jours enfermé, j’ai enfin osé sortir sur le plus proche des chemins de randonnée ? Une fois, deux fois, et la troisième il m’a distinctement fait signe, et j’ai couru derrière lui à perdre haleine jusqu’à faillir dégringoler du haut d’un éperon, vingt mètres au-dessus d’une espèce de ravin où il espérait sans doute que je me tue ?

Qu’à force de recherches, j’ai fini par m’apercevoir qu’en 1972, une pelle à tourbe donnant son dernier coup avait extrait un corps habillé exactement comme ce type-là, daté vaguement de l’âge du Bronze ? Aujourd’hui, oh ! on le capturerait dans les règles de l’art, comme Ötzi, on le placerait dans un cercueil réfrigéré pour l’étudier tout à loisir et il ne serait pas là, à me tourner autour en essayant de me tuer. Des décisions trop tardives, un abruti de brigadier refusant de croire à la trouvaille archéologique, persuadé de reconnaître un alcoolo du coin évaporé en 63, et plouitch, liquéfié, disparu le cadavre, on l’a perdu, p-e-r-d-u, on pense que la morgue l’a jeté et il n’en reste que deux bouts de corde et une savate au musée de Saint-Claude.

Je sais où il est. Il a réintégré sa tourbière et il essaie de se venger. Aucun doute à avoir sur ce visage, ces yeux sur la coupure de presse scannée sur un vague site d’archéo amateur.

Ce soir après le repas, j’ai trouvé ma carte, cette fois, complètement lacérée. Il n’en a plus besoin. Non, je ne peux plus fuir. Je le cherche. Il me cherche. La rencontre aura lieu. Elle doit avoir lieu.

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