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Vernon Tardif

gouvernant

Ivresse des cimes

Quand j’étais petit (ça n’a pas beaucoup changé, JE SAIS), je voyais les gars de la montagne rudes comme le granit et volontiers taiseux comme mon grand-père, Albert, qui s’exprimait principalement par monosyllabes, et dont on préférait, du reste, qu’il garde ses pensées pour lui, puisque quand il parlait, c’était rarement pour être aimable. Et qu’est-ce que tu fiches encore à coller ta mère ? Tu peux pas la laisser dans sa cuisine ? T’es un homme ou une fillette ?

Techniquement, j’étais un petit garçon, papi. Et même si tu as réussi à me dissuader de faire option cuisine à l’école hôtelière, je suis aujourd’hui gouvernantE. Et je t’emmerde.


Mais revenons à la montagne. Parce que mon nid d’aigles du Jura, c’est quelque chose ! Je suis arrivé pour un contrat de transition, en attendant la bonne maison à la rentrée, mais j’ai déjà pas envie de partir.

Cette équipe ! Et je ne dis pas ça qu’à cause de l’épique sortie de lundi. Je pense que ça vient de Jeanne. Ou du lieu lui-même. Si je croyais à ce genre de trucs, je dirais qu’il y a une espèce d’énergie tellurique ou je sais pas qui irrigue les abords de ce lac. Glacé, le lac. J’ai cru que j’allais choper la crève du siècle, mais ou le froid n’a pas traversé la couche d’alcool, ou le dieu des ivrognes a veillé sur moi, mais, une fois sec, j’ai pu assurer le service du soir et des jours suivants sans coup férir. Celui qui a eu moins de chance, c’est Alexeï. Je ne l’ai pas vu sortir de sa chambre depuis lundi soir. Et le cher Monsieur le Comte, qui ne la quitte que pour les repas, a l’air trop inquiet pour se faire remarquer. Il me mettrait presque la larme, tiens, avec ses yeux perdus et son regard qui se pose avec incompréhension sur la chaise vide devant lui. Ce qui prouve une vérité qu’on oublie trop facilement : sans service de qualité, les grands sont vite perdus. Et, niveau qualité, Alexeï, il a l’élégance discrète des vrais bons. Il absorbe l’énergie de son vieux bonhomme et, finalement, permet au chaos qu’il génère de rester contenu. La vraie classe. Sans ostentation.


Et, donc, les gars de la montagne. Pas inutilement bavards, certes. Discrets s’ils le décident (avec qui c’était, ce match de boxe, Gaston ? Tu l’as laissé dans quel état, l’autre gars ?), mais gé-né-reux (et pas qu’avec la prune) ! Et Henri. Le mec me donnerait envie de grimper dans sa plate pour une partie de pêche. Moi. Dans ce truc le plus lent du monde. Et je te parle pas des siamoises, je pourrais y passer la nuit. Et, comme je disais, Jeanne, qui a le talent de réunir et d’agencer tous ces univers plus ceux des clients, et il y en a de gratinés. Avec son air faussement sage et son sourire plein de bienveillante vigilance, même quand elle au bord du trop plein, comme quand j’ai passé la porte. Avec sa petite fusée à tête chercheuse de fille, rien ne peut lui échapper. Moins d’une semaine que je suis là, et je me sens déjà chez moi, à ma juste place. Je ne suis pas pressé que la saison s’arrête, tiens.


Samirounet,

Je t’écris du fond de mon lit. Après la prise de fonction chaotique que tu sais, on a franchi un nouveau cap lundi, ou j’ai dû aller secourir un client des neiges d’antan (au moins), qui avais réussi à se propulser sur un radeau improbable au milieu du lac et qui faisait la mine du chat coincé dans un arbre. À dix minutes de démarrer le service, j’ai dû me mettre à la baille. Dans un lac de montagne. Eau à environ – 12° sur l’échelle du supportable. Depuis, je claque des dents dans ma chambrette (mal isolée, tu t’en doutes), mais je pense pouvoir me lever demain.

C’EST PUTAIN PAS LA CORSE, ICI !

Je t’embrasse quand même.

Vern

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