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Hugo Loup

Chambre 19

Epicène

J’avais visiblement hâte de le voir, j’ai cru que c’était aujourd’hui qu’il arrivait. Ce n’est que demain. Du coup, hier soir, tard, alors que j’étais au bord du lac quand j’ai compris mon erreur, j’ai regardé du côté du camping-car de la cheffe. La lumière était allumée, j’ai osé frapper à sa porte.
Elle est sympa, Jannette. Un brin difficile à comprendre parfois, avec son accent de Louisiane. Je lui ai tout à bord présenté mes excuses, lui expliquant la méprise. Elle a ri. Elle a un rire franc et communicatif. Tout de suite ça met à l’aise. Nous avons un peu bavardé après que je lui ai demandé d’où elle venait. New Orleans (avec l’accent du Sud bien sûr). J’ai lancé “Le Jazz ! Trëme ! Le Vieux Carré ! Ça me fait penser à Trombone Shorty !”
Quand elle m’a dit qu’elle le connaissait, puisqu’il vient régulièrement dans son restaurant, j’ai bloqué la bouche ouverte. Je n’en revenais pas. J’ai fini par lui dire qu’elle avait beaucoup de chance. Elle a alors répondu “Je sais !”, très humble, avant d’éclater de rire. Ah ce rire ! J’en ris encore à l’évoquer.
Elle m’a fait du bien Jannette. Tous ceux qui sont d’humeur chagrine ou ne serait-ce que morose devraient passer quelques minutes avec elle. Elle est belle dans sa simplicité, son humanité et son rire.


Comme j’ai encore une journée à occuper, sans pour autant la passer à ruminer, j’ai repris le carnet pour y consigner quelques rencontres.

Tout d’abord, le petit-déjeuner avec les Craquantes, samedi matin. Ce sont les anciennes que j’appelle ainsi. Elles ne se connaissaient pas. Je veux dire qu’elles n’avaient pas encore échangé depuis leur arrivée à l’auberge.
En sortant de ma chambre, j’ai croisé une des anciennes qui sortait de la sienne. Je lui ai dit bonjour, j’ai pris les escaliers, elle l’ascenseur. Elle doit avoir dans les 80 ans, peut-être un peu plus. Elle n’est pas bien grande non plus, avec des formes. Une femme gironde dirait Papinet (le mari de Maminette). Et puis coquette aussi, elle n’a pas un cheveu blanc.
Lorsque j’entre dans la salle pour le petit-déjeuner, j’avise l’autre ancienne, seule à une table. Après l’avoir saluée, je lui demande si je peux me joindre à elle. Elle accepte gentiment. Alors j’ose lui parler de Jeanne qui ne devrait pas tarder à arriver. Je crois qu’elle a très bien compris mon sous-entendu. Enfin c’est ainsi que j’ai interprété son sourire. Antoinette est plus jeune. Plutôt la petite soixante-dizaine. Elle est toujours impeccable dans son pantalon de lin blanc et sa blouse légère. Sa coupe courte, toute blanche lui donne un certain dynamisme.
Jeanne arrivant, je l’interpelle et l’invite à nous rejoindre. C’est là que nous nous présentons.
- Antoinette Lalande, commença la plus jeune, d’une voix dynamique.
- Jeanne Monfreau, enchantée.
- Hugo Loup, me présentais-je à mon tour.

Puis nous avons un peu parlé de l’auberge avant d’aller nous servir. Nous avons parlé à bâton rompu. Jusqu’à ce qu’Antoinette…
- Lou, pourriez-vous me donner le sucre je vous prie ?
- …
- Lou ? répète Jeanne de sa voix douce et gentille, tout en posant sa grande main usée sur la mienne.
- Moi ?
- Oui vous ! Nous ne sommes que trois à table il me semble, lance alors Antoinette, en riant.
- Veuillez m’excuser, mais il y a méprise. Mon prénom n’est pas Lou. Loup, L-O-U-P est mon patronyme. Mon prénom est Hugo… ai-je fini d’une petite voix.

Les pauvres avaient l’air gênées. Alors je leur ai raconté. Après avoir eu six filles, ma mère est de nouveau enceinte. Mon père décide que quel que soit le genre de l’enfant, il se prénommera Hugo. Et je suis arrivée. Dernière et avec un prénom masculin, ça ne m’a pas aidé à m’intégrer au groupe de mes sœurs. Je leur explique également les quolibets tout au long de ma scolarité, et pas seulement par les élèves.
- Je trouve que Lou vous allait comme un gant, me lança alors Antoinette. Vous êtes si féminine.
J’ai souri. Nous avons souri toutes les trois et continuer à papoter jusqu’à la fin de notre collation matinale.

Cette méprise et notre conversation sur mon prénom m’ont faite réfléchir. Jusqu’ici je n’avais pas parlé de ce problème de prénom masculin dont mon père m’a affublée. Il est vrai que depuis que je suis militaire je n’ai plus ce genre de problème. L’on m’appelle soit Sergent soit Loup. Peu de personnes connaissent mon prénom. Mon meilleur ami oui. Cela lui a valu une fin d’histoire de cœur, à peine commencée.
Il venait de rencontrer une femme qui lui plaisait et avec qui cela se passait plutôt bien. Au bout de quelques semaines, il arrive en retard à leur rendez-vous. S’excusant, il lui dit qu’il réglait un problème avec son ami(e) Hugo. Tout va bien. Puis plusieurs fois il lui parle de moi, juste en disant Hugo. Nous étions souvent ensemble durant notre temps libre, il faut dire. Quelques temps plus tard, la dame a fini par nous voir en ville. Elle lui demanda des explications. Il a eu beau lui expliquer que j’étais Hugo, elle lui a piquée une crise de jalousie mémorable. Il ne l’a plus jamais revue.


Dimanche soir, j’avais un peu de vague à l’âme après deux jours passés à réfléchir. Aussi ai-je décidé de sortir jouer de l’okedo. Je me suis bien éloignée de l’auberge. Afin de ne pas déranger les résidents je prends toujours cette précaution. Je marchais d’un pas tranquille, un peu perdue dans mes pensées. Je suis alors ramenée dans l’instant présent en entendant le son d’un tambour. Un son bien différent du mien, plus étouffé. Une grande femme jouait d’un instrument qui n’était pas sans rappeler celui des amérindiens ou des mongols. Enfin c’est à eux que j’associe l’instrument. Elle frappe avec une sorte de maillet entouré d’une sorte de lainage. C’est cela qui donne ce son étouffé.
Elle me regarde tout en continuant son rythme lancinant qui monte et descend puis remonte et redescend. C’est comme un appel pour moi. Tout en m’approchant plus près d’elle, je me saisis de mes baguettes et tout doucement, comme en un murmure, je l’accompagne. Nous sommes face à face, nous regardant. Elle a un sourire tranquille. Elle est calme. Je m’attends à ce qu’elle chante. Un chant de gorge comme les Inuits, par exemple. Je les connais un peu parce qu’ils sont parfois rapprochés des Aïnous, peuple originaire du nord du Japon. Tous sont des peuples animistes, de culte chamanique.
Comme la femme devant moi.
Pendant de longues minutes nous jouons de concert. Je m’adapte à son rythme, à ses fréquences, à ses vibrations. C’est comme si un lien vibratoire nous liait par le sol, remontant dans notre corps jusqu’à nos bras qui frappent nos tambours. Nous sommes en totale communion. Plus rien n’existe. Nous ne sommes pas à un endroit donné, à un temps donné. Nous sommes parce que nous vibrons, ensemble, elle et moi. Nous sommes.
Je tape sur mon okedo et je me sens vivante, comme toujours, mais d’une autre façon, plus calme, plus en douceur. Il est moins physique de frapper comme un murmure. Nous sommes.
Nous sommes parce qu’en harmonie avec les vibrations du monde, de la Nature, des Hommes, même s’ils ne le savent pas.
Nous sommes et j’apprends, je comprends beaucoup, tellement. Au plus profond de moi. Quelque chose s’éveille dont je n’ai pas conscience à ce moment précis.

Puis tout s’arrête. Je reste là, immobile, attendant. Attendant quoi ? Je ne sais. Alors, sans bruit, doucement, la grande femme aux cheveux sombres s’en va. Il me faut plusieurs minutes pour sortir de mon état. Hébétude ? Torpeur ? Transe ?

En m’allongeant sur mon lit, je me suis demandée si tout n’était pas qu’un rêve. J’ai su que je n’avais pas rêver, le lendemain matin lorsqu’en passant devant la réception, j’ai vu cette femme, que Mme Lalochère a appelée Mme Ricci, Julia Ricci. Elle s’en allait. Avant de disparaître à mon regard, elle m’a adressée un grand sourire chaleureux et fait un clin d’œil.

Ce n’est que ce matin que j’ai réalisé que quelque chose, je ne sais pas encore vraiment quoi, s’est éveillée au plus profond de moi. La seule autre chose que je sais, c’est que c’est bien.

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