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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

L'effet Shrapnel

Le temps s’est suspendu dans un silence qui n’a duré qu’une très maigre fraction de seconde. Juste celui de voir Charlie laisser choir son mobile sur la table, et dans un même élan, de bondir comme un chien d’attaque et se cramponner rageusement à cette pauvre table qui n’en demandait pas tant.

On parle parfois d’explosions sourdes, soudaines, violentes. Tout était là. Sauf pour le côté sourd. Une Charlie, ça explose strident.

Comment je pouvais lui demander ça, comme ça, de but en blanc, d’une façon aussi anodine que si je lui demandais de me passer le beurre. Quelle sombre merde de type je pouvais être pour lui demander ça. Comme ça. Quelle pauvre raclure je pouvais être d’y avoir seulement pensé. Pourquoi Diable je ne pouvais pas foutre une bonne fois pour toutes la paix à Mélanie après toutes les crasses que je lui avais imposées. Quelle crevure j’étais à chercher à réapparaître dans sa vie après neuf ans sans me poser plus de questions que ça. Sans m’enquérir une seule fois de savoir comment elle allait. Si elle n’avait pas trop morflé. Si elle était parvenue à s’en remettre. Si elle avait réussi à se faire une vie à elle après ça. Quelle enflure j’étais à lui déposer une enveloppe piégée dans son courrier. Comme si de rien n’était, après toutes ces années. Qu’est-ce que j’avais fait de mes couilles pour me rabaisser aussi bas. Comment Diable une saloperie comme moi pouvait exister en ce bas monde. Quand j’allais décider enfin de ne plus les faire souffrir. Oui. Elles. Au pluriel. Parce que, elle aussi, elle s’était retrouvée écartelée entre celle qui était devenue sa meilleure amie, sa confidente et son putain de connard de frère qui était tranquillement en train de devenir le pire des cons qu’avait accouchés l’Univers tout entier. Qu’elle avait eu raison à l’hôpital. Qu’elle aurait préféré que je crève dans ce putain d’accident. Et si c’était bien un accident, encore. Tocard que je suis, elle était persuadée que c’était volontaire. Elle en était certaine maintenant. Elle se souvenait très bien que tout le monde avait trouvé étrange de ne trouver aucune trace de freinage. Elle me détestait. Elle avait honte. Elle n’avait que l’envie de me cracher à la gueule.

Et puis elle a commencé à mitrailler. Avec tout ce qui n’avait pas encore été débarrassé sur cette table et qui lui tombait sous la main. Le fameux effet Shrapnel. Une tasse, les verres, un pot de confiture, le pot de miel de sapin, les cuillères, et les couteaux à beurre. Et puis le couteau à pain. Que j’esquivai in extremis, ce dernier me passant à peine au-dessus de l’oreille en m’entaillant la tempe. J’ai jamais été fan de Van Gogh, putain. Tout ce beau monde finissant pour grande partie en éclats contre le mur derrière moi. Et alors que j’étais distrait à passer ma main sur la coupure, c’est la petite carafe en verre qui avait contenu le jus des oranges pressées avec amour par Léo qui m’arriva en pleine poire au même endroit, ou presque, m’éclatant la main et me sonnant méchamment. Comme j’avais été sur sa trajectoire, c’est sur le sol que cette pauvre carafe a vécu ses derniers instants.

Et puis…
Plus rien.

En relevant la tête pour regarder dans sa direction, je l’ai vue faire la girouette, en manque de munition. Puis Léo lui bondir dessus et lui faire une clé de bras au moment même où elle s’apprêtait à utiliser la grande coupole réservée aux fruits. Léo qui l’enserra alors, à la fois très fermement et très délicatement. Pour l’immobiliser sans que sa propre fureur ne blesse sa bien-aimée elle-même. Charlie était cramoisie, grimaçante, de la folie et des larmes plein les yeux, les cheveux dans tous les sens. Et elle braillait. Elle hurlait. Sa voix se cassait par moments. Elle reprenait de plus belle après.

— JE TE DÉTESTE ! TU M’ENTENDS, PAUVRE MERDE ? JE TE DÉTESTE ! T’AURAIS DÛ CREVER ! JE TE DÉTESTE !

Léo ne la lâchait pas et s’évertuait à la serrer aussi affectueusement que possible, le nez et les lèvres dans les cheveux à lui répéter « Calme-toi, mon Ange. Calme-toi… Je t’en prie… » en vain au début, puisque Charlie se mit à vociférer également contre elle.

— LÂCHE-MOI, LÉO ! LÂCHE-MOI ! TOI AUSSI JE TE DÉTESTE ! POURQUOI TU LE DÉFENDS ?! LÂCHE-MOI !

Et quelque chose s’est déchiré. Un énorme torrent de sanglots lui remonta des tripes jusqu’à la gorge, jusqu’au nez, jusqu’aux yeux. Charlotte ne pouvait maintenant plus s’arrêter de pleurer. Léo l’embrassant toujours, l’emprisonnant de tout son amour. Et elle se calma. Toute molle. Toute tremblotante. La crise était finie.

Je me suis rapproché. Me suis penché vers elle, en posant mes mains bien à plat sur la table. Je pissais le sang, je le sentais, je le voyais. Sans doute l’arcade avait morflé également. Le couteau à pain ou la carafe ? Je reprenais mon souffle. En même temps que Charlie qui reniflait, tête baissée, toujours cernée par les bras doux et musclés de Léo. Elle relâchait peu à peu son emprise, pour que la petite puisse mieux respirer.

— Lâche-la, Léo, s’il te plaît. Ça va aller…

Charlie avait maintenant un peu l’apparence et la tenue d’une poupée de chiffon. Elle tremblait et reniflait encore.

— Je suis désolé, Charlie. Je ne voulais pas te faire ça. Vraiment pas. Je t’aime, petite sœur. Je suis navré. Tu as raison, je suis trop con. Désolé.

Elle a levé la tête pour me regarder enfin. Quand nos regards se sont croisés, j’ai revu ces fameux nuages sombres et électriques au-dessus du lagon. J’ai su ce qui allait suivre. Je n’ai pas pu l’esquiver. Elle me décocha un foudroyant direct du droit bien au milieu de la gueule, me renversant de travers sur la chaise qui était derrière moi. Chaise qui ne trouva rien de mieux que de valser sous mon arrivée lourde et mal assurée. C’est donc sur le sol de la cuisine que je m’écrasai en biais. Une vraie grosse merde. Elle avait raison. Je vis ses pieds s’élancer dans une course et j’ai pensé que si elle avait l’intention stupide de venir me filer un coup de latte, qu’importe que ce soit une femme, qu’importe qu’elle soit la personne à laquelle je tiens le plus au monde, j’allais lui dévisser la tête.

En me redressant, je la vis cavaler dans les escaliers. Une porte claqua. Des trucs volèrent et se fracassèrent sûrement puis le calme regagna enfin cette maison.

— Tu devrais aller la rejoindre, Léo, non ?
— Surtout pas ! Elle a besoin d’air, là. Elle a besoin d’être seule. De finir de se désamorcer…
— Tu tiens toujours vraiment à rentrer officiellement dans la famille Gumowski ?
— Plus que jamais ! Il est grand temps que votre mère trouve enfin du renfort pour pacifier tout ce petit monde…


J’aidais tant bien que mal Léo à finir de déblayer et nettoyer les dégâts, en tenant une poche de glace tantôt contre ma bouche et mon pif, tantôt sur le bord droit de mon front. Elle avait tout fait de façon naturelle, simple, et précise. Enfilant d’abord sa tenue d’infirmière le temps de me colmater au mieux (« Elle n’est pas bien belle, ta coupure, mais quelques strips devraient suffire. Surtout si tu veilles à ne pas y toucher ! »), puis celle de femme de ménage. Charlie avait totalement fait table rase, ce qui n’avait pas fini brisé du côté du vestibule s’était retrouvé éparpillé dans la cuisine. L’effet du souffle, ça.

Quand on l’entendit descendre vivement et lourdement les escaliers. Elle s’était douchée, maquillée, habillée. Elle portait une marinière et, par-dessus, sa vieille salopette que je lui connaissais depuis l’adolescence. Idem pour la paire de rangers qu’elle avait aux pieds. Dans une main, elle tenait un petit sac à dos. Dans l’autre, une grande enveloppe vide et vierge. Elle marqua un rapide temps d’arrêt à nous regarder froidement. Puis posa ses quelques affaires sur la table vide.

— Ta lettre…
— Quoi ma lettre ? Oublions ça, veux-tu ?
— Va me chercher cette putain de lettre, Gaston !
— Si c’est ça, donne-moi juste l’adresse alors…
— Jamais. Tu m’entends ? Jamais ! Va. chercher. cette. putain. de. lettre.

Le coup d’œil que me lança Léo signifiait clairement que je devais abdiquer pour le bien de tous. Je montai donc les escaliers quatre à quatre pour les redescendre aussi vite, lettre en main, que je tendis à Charlie. C’est alors que j’aperçus que sa main droite était bandée jusqu’au poignet. Je préférai ne pas relever. Elle plia sa grande enveloppe autour de la mienne et enfourna le tout dans son sac à dos. Qu’elle enfila et ajusta. Puis sortit et se dirigea vers la grange au pas de charge. Je m’engageai derrière elle, Léo sur mes talons.


Elle vérifia l’arrivée d’essence et tourna le contact. S’arrêta un court instant et me regarda.

— Elle démarre toujours à trois ?
— Elle démarre toujours à trois.

Elle enfourcha Bernadette, vérifia le point mort, et se défoula sur le kick. Au troisième coup, sa vieille amie pétarada et crachota, aidée par quelques acharnements sur la poignée des gaz. Entretemps, j’étais parti récupérer son casque.

— Charlie, ton casque…
— Pas besoin de casque.
— Charlie…
— T’es bouché ou quoi ?!

Léo arrêta mon bras en me saisissant le poignet alors que j’étais sur le point de tout de même lui tendre ce fichu casque.

— Laisse tomber, Tonton. Vaut mieux pas, je crois…

Le regard et le sourire carnassier en coin que Charlie adressa à Léo confirmaient qu’elle avait peut-être bien en tête de me frapper avec.

Pendant qu’elle attendait que Bernadette retrouve un rythme régulier pour son ralenti, Charlie me jeta ses dernières précisions à la figure.

— Pas dit que cette lettre parte. Aucune garantie. Je vais à la poste et j’appelle d’abord Mélanie pour l’avertir et voir si je dois glisser l’enveloppe dans la boîte ou non. Je ne veux plus voir ta tronche d’ici ce soir. Et ce soir, je ne traînerai pas après le service. Et tu seras là lorsque je rentrerai. Et tu me raconteras tout au sujet de cette lettre. Absolument tout. T’as compris ?
— J’ai compris.

Elle enclencha la première et partit en wheeling. Comme si elle n’avait pas passé une seule journée depuis ses quinze ans sans prendre cette petite Yamaha.

Léo s’était collée à moi en me prenant le bras. La tête posée sur mon épaule et regardant son amazone s’éloigner au loin, dans un petit panache légèrement bleuté.

— Ça va aller, Gaston. Ça va aller. Et il faut qu’on se bouge aussi. Maintenant, on est vraiment tous à la bourre…

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