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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

L'aube naîtra de la brûlure des nuits rousses

Mes nuits sont blanches, en ce moment. Ou rousses. Plutôt rousses, la plupart du temps. Si ça dure trop, je finirai peut-être par leur préférer les blanches, finalement. Plus calmes. Beaucoup moins tourmentées. Alors que les rousses, elles font dans la roulette russe. Ou la roulette polonaise ? Non, je sais : la roulette Gumowski. Ouais. Celle où la règle est inversée : une seule balle manque dans le barillet. Et voilà que je délire et raconte n’importe quoi. J’avoue être tenté par un long tête-à-tête avec une bonne bouteille d’un truc fort. Et je ne sais pas trop ce qui me retient, en plus. Je ne manque pourtant pas de réserves. Jamais. Elles ont même grossi depuis quelques semaines. C’est peut-être bien ça, ce qui me retient. Sorti des coups de goulot festifs du week-end dernier, je me suis contenté d’une bière fraîche, par-ci, par-là. Parfois un verre de vin. Rien de plus. Et toujours dans la seule intention de me désaltérer. Jamais dans celle de vouloir oublier. Voilà qui pourrait rassurer le père : même si le dernier de la lignée est un peu trop porté sur la bouteille, il n’est pas totalement alcoolique. Et ce qui me tient éveillé en ce moment, paradoxalement, je ne veux surtout pas l’oublier. Plutôt mourir. Et ça aussi, ça peut encore attendre un temps. Je compte bien la revoir avant. On ne sait jamais. Sur un malentendu, comme on dit…

Ces quelques soirées ont été compliquées. Autant adepte de la solitude que je puisse être, à chaque fois que les siamoises sont là, tout est plus lumineux. Plus bruyant et agaçant, évidemment. C’est fou ça… Même en écrivant dans ce carnet, je trouve moyen d’être de mauvaise foi. J’adore quand elles sont là. Mais pas la peine de leur dire, elles le savent bien. Pas impossible qu’elles en profitent, en plus. Mais avec le service du soir, je retrouve à nouveau cette maison vide lorsque je finis la journée. Donc, je rentre, je tourne en rond, et ça se met à cogiter. Comme j’ai de quoi faire, une fois les engrenages en branle, ça ne s’arrête plus. Jusqu’à ce qu’elles rentrent, fatiguées mais toujours pétillantes, pressées de me raconter le déroulement et les anecdotes du repas du soir. On folâtre ensuite ensemble, une heure ou deux. C’est doux, c’est moelleux, c’est sucré. Et puis le voyant de leur batterie commune se met à clignoter et, malgré ça, c’est souvent moi qui les envoie se coucher. D’ailleurs, j’ai remarqué à quel point ce moment pouvait être trompeur : il me donne l’impression d’être celui qui prend soin. À nouveau seul, je me mets alors à vagabonder. Soit je traîne la savate entre la cuisine, le salon et la terrasse, soit je vais me balader dans la nuit. Je n’arrive pas à lire. Je ne passe plus trop à mon bureau à l’étage. Déjà pour ne pas risquer de faire trop de bruit. Mais aussi parce que, sans l’avoir supposé, j’ai piégé l’endroit en laissant une lettre sans adresse trop en évidence.

Voilà, tiens ! Si je devais me contenter du verre à moitié vide, je pourrais résumer mon avenir à ça : des problèmes de sommeil, de rousses et de lettres. Vaste programme. Et si je reste décidé à ne plus m’appliquer mon propre conseil à deux balles Quand la vie te donne des citrons, sors la tequila !, ça promet de bien piquer pendant un temps. Mais pour l’instant, les filles sont là. Et puis ma tribu s’est élargie et resserrée à la fois, en quelques petites semaines. Même si ce souvenir ne fait que me hurler un peu plus fort à la gueule qu’Anna n’est plus là. Mais je serre les dents. J’encaisse. Au moins, elle a été là. J’ai eu le temps de la regarder, de l’observer, de la voir naviguer au milieu de cette famille. Quand j’y repense, je souris de l’avoir sentie à l’aise, moins sur la défensive que je ne le craignais alors. Je ne sais pas où tu es, Anna. Mais tout ira bien. Ça ne tient plus qu’à toi. Et moi, pour remplir l’autre moitié de ce putain de verre, j’utiliserai les ingrédients de mon problème du moment : profiter de mes insomnies pour écrire des lettres à une rousse. Merde… Celles-ci auront également un sérieux problème d’adresse… Plus encore que l’autre qui prend déjà la poussière au bureau. On verra bien. Je me débrouillerai. Je trouverai bien une solution. Quant à celle que tu m’as écrite, elle a trouvé sa place entre les pages de ce carnet. Nos mots les uns dans les autres.

C’est fou les vies que peuvent renfermer les carnets, quand on y pense…


Trois heures du matin. Et encore loin d’un possible sommeil.

Je ne vais encore pas être bien frais pour la livraison des viennoiseries. Ça va encore titiller Lulu de me voir avec les traits tirés et les yeux cernés. Et je vais encore devoir être évasif et fuyant. Il va finir par croire que je l’évite mais… Oui, un peu. Il aurait raison de le penser. Faudrait juste pas qu’il en prenne ombrage. Aller lui rendre visite pendant sa permanence risque de m’être douloureux pendant un temps. Ça ferait remonter trop de belles choses mais pas d’une belle manière. Et parler avec Lulu, voire silencer avec Lulu, c’est m’exposer à ses trop perspicaces capacités de lecture. Et là, je ne suis vraiment pas prêt. Je ne suis qu’un premier brouillon, totalement désordonné, incomplet, maladroit, d’un nouveau chapitre en construction. Je ne peux pas lui laisser lire ça. Avec Henri, c’est plus simple. Mais c’est toujours plus simple, avec lui. On fait comme si de rien n’était. Ou presque. Quand je suis allé le voir, tête et oreilles baissées et la queue entre les jambes, pour m’excuser le plus platement du monde pour mes dégâts, j’ai bien senti qu’il ne cognait que pour la forme. Juste histoire que nous sauvions la face tous les deux. Il retenait savamment ses coups. Il a même daigné me tendre un râteau pour que je l’aide à effacer les derniers stigmates de mon pétage de plombs. Et puis, je ne me leurre pas : Charlie passe régulièrement par-là. Ces deux-là doivent certainement me surveiller de très près.

Finalement, c’est avec Jeanne qu’il m’arrive le plus d’aborder ma blessure du moment. Souvent à demi-mot. Souvent accidentellement. Ces quelques jours, lorsque nous nous croisons et passons un peu de temps ensemble, nous nous faisons l’impression de deux béquilles bancales qui se tiennent entre elles, de deux marches cassées d’une même échelle. L’équilibre pro/perso en prend un peu pour son grade, parfois. Mais nous veillons à le ménager, à l’entretenir. Ça nous semble important. Ça l’est, même, pour que cette auberge fonctionne le mieux possible. Et pour que notre nouvelle tribu puisse finir de se souder sur des bases saines, également. D’ailleurs, possible qu’on y accueille Janette, si elle le souhaite. Les filles la croisent désormais tous les jours, et leur trio fonctionne bien, on dirait. Ça se marre souvent très fort en cuisine, pendant le service du soir, si j’en crois les échos. J’aimerais bien être une mouche pour les espionner un peu. Euh. Non. Pas une mouche. Pas dans la cuisine de Janette. Pas pressé de mourir, j’ai dit. Bref. Tout cela me fait bien prendre conscience que si mon petit bateau personnel a bien pris l’eau, tout est déjà mis en œuvre pour m’éviter un naufrage. Me reste donc plus qu’à me méfier de ma connerie et à combattre quelques démons que je ne peux affronter que seul.

Quatre heures. La nuit commence à changer.

Je ne dormirai pas. Je le sais. Pas la peine que je perde mon temps à vouloir aller me coucher. Et je crois que j’ai aussi un problème avec mon lit. Je vais réfléchir à un couchage de fortune quelque part dans le coin. Peut-être dans la grange, vers l’établi pas loin d’où je range le Toyota.

Mais, là, maintenant, tout de suite, je ressens comme un appel.
Que je vais écouter et suivre.

Revoir l’aube au sein de ce sanctuaire.

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