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Ariane Danchin

femme de chambre

Un petit coup de bleu

Par certains côtés, c’est bien triste de vieillir, j’adore le travail que je fais à l’Auberge, il n’est pas très glorieux, on ne peut le nier, mais nous sommes dans de bonnes conditions, la patronne bosse elle-même beaucoup, y compris pour les chambres quand je n’y suis pas, et comme ça nous (je pense que ça vaut pour mes collègues quelles que soient leurs fonctions) n’avons pas l’impression de jober trop bas. Seulement voilà je fais les week-ends, un peu quand il y a comme au 14 juillet un pont et bien du monde, ça se passe bien, je tiens bien le coup - le chariot, les endroits où sont rangés les serviettes et les draps, plein de petits détails et les particularités de chacun , n’ont plus de secrets pour moi : il y a la bouteille de vieux whisky de la chambre 16, le djembé et l’arc japonais de la 13, d’ailleurs ça n’est peut-être pas un djembé, plutôt une percussion du Japon aussi, à la 14 un bouquin super bizarre au point que je l’ai ouvert (ne le dites pas à ma patronne qui que ce soit qui trouverait ce carnet) et c’est fait comme pour imiter un livre de luxe sauf qu’il y a un Nabokov et un San Antonio en même temps, c’est tant curieux les idées des gens de nos jours, la 4 a eu des dégâts, ça se voit, à la 14 un casque pour écouter la musique mais dont le cordon semble en mauvais état, on dirait comme s’il avait été arraché. Ah et puis à la 6 même si j’avais nettoyé fort bien, ça reste par terre un peu collant dans une partie de la chambre. Bref, je ne m’ennuie pas en passant l’aspirateur ou en changeant quand il le faut les draps. Et donc oui, tout ça va bien, ça me donne même plutôt pas mal d’énergie de croiser du monde, de travailler dans un beau lieu (ceux qui ont la chambre côté lac, quelle vue ! On s’y perdrait, en même temps ceux qui sont du côté bien vert de la forêt, ils ont une douce vue aussi, je veux pas dire, seulement, au soir, dans les couleurs orange du coucher de soleil, quand la lumière est plus jaune, moins blanche éblouissante, côté lac c’est à couper le souffle), mais alors les deux jours après les deux (ou trois) jours travaillés, je ne suis bonne à rien d’autre qu’à somnoler dans le vague. Je ne pourrais même pas aider la patronne si elle me demandait de venir davantage, ou alors vraiment pas beaucoup plus. Cela dit, j’ai cru comprendre qu’il y avait ces jours-ci deux petites jeunes pour lui donner un coup de main. Sans doute que je les connais. L’énergie, elle est toujours là, mais une fois que le temps de travail s’achève, elle n’est plus du tout là et après elle met plusieurs jours à revenir. Quand on est jeune ou encore demi-jeune, une bonne nuit de sommeil et tout re-va. C’est bien triste de vieillir, ça oui. Il y a des choses qui pour moi sont des mystères , j’aimerais bien en parler, mais je croise assez peu de monde et ne suis toujours pas parvenue à me lever un jour encore plus tôt qu’encore plus tôt pour tenter d’avoir un peu de temps pour discuter avec Lucien, et rien à faire, trop difficile de s’arracher. Pourtant j’étais une lève-tôt, quand je n’étais pas encore retraitée. L’occupant actuel de la chambre 6 a l’air d’être un genre d’ouvrier, ça aussi c’est intrigant. Mais peut-être que je n’en saurai jamais plus. Et puis vieillir n’évite même pas de faire des âneries. Par exemple ce carnet que j’avais pris le premier jour de venir ici, j’avais l’impression qu’il avait été laissé là exprès. Je comptais lire le minimum pour trouver à qui l’envoyer, ou comprendre pourquoi il avait été laissé là (j’ai toujours été persuadée que c’était fait exprès) et puis en fait j’ai vraiment lu et c’était une histoire bizarre, elle aussi, et au fond bien triste. Et puis maintenant, j’en fais quoi ? J’aurais dû en parler à la patronne dès le début, si je lui dis maintenant elle va penser que c’est comme un vol. Et si je ne lui dis pas, pour du coup, ça en sera un, de vol. J’ai vu un joli vélo rouge, le mien fait piètre figure à côté. Je profite de venir ou plutôt quand je repars pour faire des jolis redécouvertes, des chemins que je ne prenais plus, des fois je pousse jusqu’à la ferme des Adrets même si ça me fait un crochet. J’aime cet endroit. Et il y avait un moment au printemps ou tout le sous-bois que l’on traverse en chemin prend une teinte violette, lorsque les fleurs éclosent - je sais que dans les Ardennes, ils ont ça aussi, mais j’ai oublié le nom -, ça aussi c’est si beau. Henri m’avait envoyé un message au sujet d’un carton blanc à rayures grises, je me souvenais plutôt d’une boîte indigo, bon, de toutes façons il m’a dit très vite que c’était bon c’était retrouvé.

Une fois la fatigue, passée, en gros vers mercredi ou jeudi, je n’ai qu’une envie, retourner travailler. Et puis après, ça recommence, les jours de boulot, bien stimulants et puis deux jours ensuite où je regrette de l’avoir fait parce que c’est plus de mon âge, tout ça, et que le corps s’épuise. Certains des résidents et des résidentes ont l’air vraiment sympa. Certains sont généreux, en tout cas : l’un d’eux a laissé pour chacun une enveloppe, il avait fini son séjour et il ne s’est vraiment pas foutu de nous. C’est décidément un bon travail.

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